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CHRONIQUE PAR ...

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Djentleman
Cette chronique a été mise en ligne le 08 mai 2015
Sa note : 17.5/20

LINE UP

-Sylvain Connier
(chant)

-Léo Natale
(guitare)

-Antoine Caracci
(basse)

-Guillaume Plancke
(batterie)

TRACKLIST

1) Prolegomena
2) White Rabbit
3) Damocles
4) Mesmer Eyes
5) Sons Of Crisis
6) Bread Games And Narcolepsy
7) Phoenix

8) Fathers Of Rage
9) Burdened By The Hand
10) Behind The Fur
11) Beyond Mirrors

DISCOGRAPHIE


The Dali Thundering Concept - Eyes Wide Opium
(2014) - Djent - Label : Auto-production



Après vingt chroniques loin de nos contrées locales, il serait peut-être temps de rester à quai et de voir ce qui se fait de bien dans notre cher pays qu’est la France. Et quoi qu’on puisse en penser, même si ce n’est pas la scène la plus réputée en termes de metal, on ne peut que s’incliner devant la recrudescence de groupes de qualité depuis les années 2000. Qui plus est, l’Hexagone peut se targuer d’exceller dans deux domaines en particulier : le black metal et le progressif. C’est à propos du deuxième que cette chronique est dédiée, par l’intermédiaire du groupe The Dali Thundering Concept.

Quoi de mieux pour commencer à découvrir un pays que sa capitale ? En plus, pour le coup, on parle quand même d’une des plus belles capitales européennes et même mondiales, et ce ne sont pas les millions de touristes qui affluent en masse chaque année qui nous contrediront. Pourtant Paris, pour un français, c’est aussi l’arrogance et le mépris envers les petites gens de Province. Ambiguïté et paradoxe total qu’incarne cette ville. Mais quid de The Dali Thundering Concept ? Tout d’abord, qui n’aura pas flairé l’analogie du titre avec l’œuvre de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut ? Ce n’est évidemment pas une coïncidence, puisqu’on a le droit ici à une autre œuvre subversive. On peut aussi penser à un message caché, subtile mélange entre « opium of the people » et « eyes wide open ». De toute façon pour appréhender cet album, il faut le prendre dans son entièreté, les paroles étant aussi importantes que la musique dans le message que veut transmettre TDTC. Les gars de la métropole sont coutumiers du fait puisque leur précédente sortie, un EP intitulé When X met Y, datant de 2012, proposait déjà l’idée d’un concept-album. Si celui-ci abordait le sujet de l’art sous six de ses formes les plus connues (art primitif, art abstrait, réalisme, surréalisme, futurisme et avant-gardisme), Eyes Wide Opium aborde un sujet tout autre, bien que beaucoup moins original : la prise de conscience et la révolte à l’encontre de la société. Alors oui, certains ont dû hausser les yeux ou soupirer – et ils n’auraient pas tort de le faire, car vous n’allez pas être désarçonnés d’un iota face à ce sujet récurrent et immuable dans le monde metal. Mais une bonne injection de subversion ne fait pas de mal de temps à autres. Comme évoqué plus haut, si la capitale française représente un paradoxe total, The Dali Thundering Concept postule pour deux autres : celui de se heurter, s’opposer à la société, mais en utilisant les propres armes de cette dernière dans un premier temps. Et, dans un deuxième temps, il arrive également à mettre en exergue l’alliance de la violence avec le calme. C’est la force et la marque de fabrique du groupe. Un très bon exemple serait ce passage à 2’39 sur "Phoenix" dans lequel on passe d’un petit interlude agrémenté d’un solo atmosphérique à une grosse rythmique djent. Car presque chacune des chansons de l’album (huit sur onze) contient un passage planant, atmosphérique, beaucoup plus calme et aéré, au beau milieu d’un déferlement de riffs tous plus fous et délirants les uns que les autres. La plupart de ces passages reprennent de plus belle juste ensuite. Peut-être une métaphore d’une prise de conscience après un temps de recul nécessaire afin de mieux réfléchir et agir dans le bon sens ?
La ville-lumière regorge de choses à découvrir, ça tombe bien Eyes Wide Opium aussi. Penchons-nous plus près sur cette richesse musicale, car il y a de quoi dire (si vous voulez allez pisser, c’est maintenant). Sans vouloir paraître trop scolaire, une dissection en quatre peut être effectuée ici, tout simplement une par instrument. Guillaume Planke a utilisé une batterie électronique pour certaines de ces parties, notamment les breaks et les parties plus groovy, pour un rendu parfait et très équilibré. Certains passages fulgurants nécessitent une excellente dextérité et une grande maîtrise dans l’exécution, notamment avec l’utilisation de la croche pointée, initiant un décalage sur un riff déjà entamé (2’25 sur "Bread Games And Narcolepsy" ou 3’22 sur "Phoenix") et cela donne un superbe rendu. Venons-en maintenant à la basse qui est, il faut le reconnaître, un élément fédérateur dans le métal, surtout ici, car c’est le liant entre la batterie et la guitare. A l’instar de la batterie, Antoine Caracci nous fait part de toute sa palette de jeu. Utilisant tantôt le médiator pour les passages plutôt gras et lourds, tantôt le jeu aux doigts pour les passages atmosphériques et planants (qui sont légion), on a aussi le droit à du slap dans les passages plus djent. Petite expérimentation digne d’être soulignée : l’utilisation du slap au côté d’harmoniques naturelles comme sur "Phoenix" à partir de 3’22. Enfin, le moment que vous attendez tous... La guitare ! Et bien sûr, quand on passe d’un EP à un album, il faut évoluer en conséquence. On a donc le droit à du massif, Léo Natale étant passé d’une sept cordes à une huit cordes depuis l’EP. Ce qui offre bien évidemment beaucoup plus de possibilités et qui permet de livrer plus de technicité avec du tapping (3’19 sur "Bread Games And Narcolepsy") et du sweeping à outrance. Le tout en n’oubliant pas une certaine rapidité. L’interlude "Sons Of Crisis" a nécessité la présence d’un piano dont le jeu est assuré par le bassiste, et qui marque une rupture abrupte dans l’album. En outre, il serait IMPROBABLE de ne pas faire de rapprochement avec un autre groupe français, tant les influences sont criantes. Il s’agit bien entendu des Bayonnais de Gojira. Du son lourd, massif et brutal (dans "Prolegomena" par exemple), aux samples de cétacés de From Mars To Sirius ("White Rabbit"), en passant par la similarité de la voix avec celle de Joe Duplantier sur "Mesmer Eyes" (à 0’15) et "Behind The Fur" (2’45-2’54), ils vont même jusqu’à reprendre une des particularités des Aquitains, à savoir leur pick scrape (ou whale scrape), popularisé par l’album cité précédemment. Écoutez plutôt l’introduction à 1’55 et 2’06. Que celui qui n’y a pas pensé me jette la première pierre.
Il est maintenant temps de s’intéresser au chant, car c’est peut-être l’élément principal dans cet album. Et autant au niveau du fond que de la forme. Clairement la volonté de faire passer un message extrêmement fort, et The Dali Thundering Concept ne va donc pas se priver d’utiliser tout ce qui est en son pouvoir pour y parvenir. Par où commencer dans ce foisonnement de voix ? Bon, d’abord il faut préciser que Sylvain Connier chante en anglais et non en français, ce qui peut paraître logique quand on connait sa détermination dans le vœu de transmettre un message qui se veut le plus universel possible. En revanche, on capte tout de suite que les gars ne sont pas natifs d’un pays anglophone. Tant pis. Ou peut-être tant mieux finalement pour nous, car les pauvres auditeurs assujettis que nous sommes arrivent plus facilement à comprendre le flow incessant de paroles qui nous est livré. Car la communication passe grandement par la verbalisation et cela grâce à l’aide d’une profusion de tons et types de voix. Sur "Behind The Fur" est posée une question intéressante, sorte de mise en abîme : « Must we squeel or must we growl ? ». On ne sait pas. On ne sait plus. Les basiques du metal que sont les chants scream, growl, ou grunt sont bien évidemment majoritairement représentés. Mais on peut aussi y découvrir des voix futuristes type "Mirrors" de Meshuggah sur "White Rabbit" et "Fathers Of Rage", une voix rappée – quoi de mieux pour marquer la contestation ? – type Hacktivist sur "White Rabbit" à 2’02, ou tout simplement un chant « parlé » sur la  première et la dernière chanson. Vous croyez qu’on en reste là ? Eh non. TDTC a eu la bonne idée de venir compléter tout ça avec les featuring de Nick Arthur (Molotov Solution) sur "Phoenix" et de l’excellent Ashe O’Hara (TesseracT) sur "Beyond Mirrors" qui apporte une touche d’apaisement. On a même l’excellente surprise de découvrir que le groupe a fait appel à la cantatrice Pascale Gronnier pour l’interlude de "Mesmer Eyes" pendant laquelle elle prête sa voix, assez transcendante, accompagnée à merveille par le violoncelliste Erwan Le Guen. Et cette pochette ? On en parle ? Eh bien oui ! Absolument tout est lié ! Voyez-vous cette porte en pleine zone désertique ? C’est peut-être l’allégorie de cet album. Une sorte de clé, d’ouverture, afin de débloquer une prise de conscience qui offrirait la possibilité de penser un nouveau monde. Tout cela dû à un travail de remise en cause de longue haleine.

Ce travail n’est pas présent que dans la forme que l’on vient d’évoquer bien évidemment, puisqu’on le retrouve tout particulièrement dans le fond. C’est là que repose majoritairement l’intérêt de ce concept-album. Dans l’introduction, l’orateur explique sa position : un anonyme qui ne revendique rien de grandiose, mais simplement un éveil face à la cruelle réalité – cachée ou non – de la société actuelle. « This is a wake up fucking call. » Pendant toute le reste de l’album, celui-ci va s’adonner à désarticuler et remettre en cause ce monde, à l’aide de trois thèmes récurrents qui sont : la cécité du peuple, la corruption, et la manipulation des élites sur ce dernier. On passera sur le titre des chansons qui sont assez évocateurs, mais on notera le beau jeu de mots de "Mesmer Eyes" avec le mot américain « mesmerize ». Car oui, les élites et l’État sont de la catégorie des hypnotiseurs, mieux nous endormir pour mieux nous contrôler : « We are spied and controlled, burning our soul »/« They hack our fucking brains and produce our dreams. »/« Consume, submit, watch TV, procreate, stay asleep, obey, let us wash your brain. » Bien sûr, sans la technologie sous leur giron, ce serait plus difficile : « You only worship the words of the fucking screen. »/« Guide the crowds to the lands of this photoshopped dream. » C’est contre toute cette oppression étatique, qu’on appelle à nous révolter : « We have to face the truth […] Get ready for the fight. »/« People must rise for revenge. » Pour cela, encore faudrait-il pouvoir ouvrir les yeux : « To see or not to see that is the question. » On pourra également apprécier la petite attaque en règle contre les non-moins corrompus artistes : « Here you are puffing around, feeding the bovine majority, as the soldiers of this industry. » Mais qu’est-ce que serait cet album sans une bonne dose de références aux plus grands penseurs britanniques du XVII et XVIIIe siècle ? « Can you feel the market’ invisible hand? Adam Smith is haunting us all, pushing your head under the surface, making you drown. »/« We are the broken eggs of Charles Darwin's omelet ; we’re a crash test, a bunch of mankinds fucked for the sake of others. » Sur la dernière et la plus longue chanson "Beyond Mirrors" (un peu moins de dix minutes), se produit un revirement de situation. Après avoir critiqué la société pendant plus de 40 minutes, Sylvain Connier se met à la place de n’importe quel de ses auditeurs, ne se posant plus en tant qu’omniscient. Ayant eu comme une prise de conscience soudaine, il s’inclut dans la masse. « OK stop, I’m done spitting this raw truth at your faces. I depsise this system but I’m part of it. » Une belle preuve d’humilité.



Enregistré au Studio LaFonderie à Malakoff, Eyes Wide Opium nous livre un enregistrement d’un calibre parfait, extrêmement propre. Il fallait au moins ça pour sonner ¾ d’heure de révolte et tenter de nous « ouvrir les yeux » et les oreilles. Car The Dali Thundering Concept l’a fait avec brio et sur tous les plans possibles. Avant de finir l’album avec une mise en abîme et l’évocation du titre de l’album, TDTC nous lâche une dernière phrase qui n’aurait pas déplu aux peuples arabes lors de leur révolution : « Wake up and choose what this world could be, cause until now we’ve just been standing here. » En espérant que le reste de l’humanité suive le mouvement. Ashe O’Hara a raison : « We are the actors of today, the authors of tomorrow. »




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