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CHRONIQUE PAR ...

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Iokanaan
Cette chronique a été mise en ligne le 28 novembre 2014
Sa note : 19.5/20

LINE UP

-Alex Crisafulli
(chant+guitare)

-Elisa Motta
(chant+basse)

-Stefania Pedretti
(chant sur piste 3)

-Michele Basso
(chant sur piste 4)

-Mattia Zoffoli
(batterie)





TRACKLIST

1) Sons of the Ocean
2) Sons of Isolation
3) Life/Ritual
4) Sons of the Ancients

DISCOGRAPHIE

Sedna (2014)

Sedna - Sedna
(2014) - black metal doom metal Post Black Metal Chronosphérique - Label : Drown Within Records



Lorsque le regard populaire admire les dernières brouilles d’une pauvre fille toute pouffée de sa médiatisation, il semble que parler de black-métal devienne dès lors une conviction particulièrement précieuse. Et si les passionnés des Éternels écrivent, c’est aussi par engagement envers ce qu’est l’artiste "véritable" en tant que chercheur de sons. Permettez-moi, donc, d’avoir l’audace et l’engagement de vous faire découvrir Sedna, groupe italien inconnu des bataillons, et sa pièce musicale éponyme en trois actes sur fond de metal noir, doomé sur les bords, sludgé dans les parties.

Sedna, comme dit précédemment, a croisé le jour en Italie, aux environs d’un 2009. Son nom renvoie à deux choses : la première est une divinité Inuite, déesse de la mer, sirène aux doigts coupés ; la deuxième est une possible planète naine située au-delà de Neptune. De par ses deux univers, Alex Crisafulli, Mattia Zoffoli et Elisa Motta désirent créer un son de perdition et de froideur, une musique qu’ils qualifient de vivante et d’organique. Appelons ça fouiller les tripes du néant, le but étant de faire sombrer l’auditeur dans le viscéral du sujet, donc du Rien, pendant une cinquantaine de minutes. Les procédés de l’immersion sont définis : une base guitare-basse-batterie, un travail vocal conséquent (impliquant des invités), des parties trans-atmosphérique et des parties drone (bourdonnage intensif qui t’écrase tout l’oxygène dans ton tympan et ne me regarde pas bizarrement, je sais que tu aimes ça).
Raconter le Rien en dévoile son comble : n’en être pas fait. Pour arriver à ses fins et réussir son immersion, Sedna se refuse à aller à l’essentiel et prend nombre de détours, passant volontairement à côté de grands moments, bornant sa musique jusqu’au prévisible et jusqu’à sa propre résonance. "Sons of the Ocean" démarre l’opus avec ce son tamisé, presque creux, qui laisse filer quelques notes rappelant les mers nordiques à l’eau si plate qu’on ne sait si le navire avance et la brume si dense qu’on ne peut deviner la couleur du ciel ; le son est en surface, le temps en suspend... puis d’un larsen, notre corps chute et le premier accord tombe, se perdant dans les éclaboussures. Moins d’une minute après, nous descendons droit vers les profondeurs, on suffoque, puis on respire, on se débat, puis on se laisse couler et lorsqu’on croit mourir, on ouvre enfin les yeux...
Arrivé dans le fond, là où traînent quelques restes d’épaves oubliées des humains et où le temps lui-même ne transparaît plus, commencent à se faire entendre les quelques premières notes de "Sons of Isolation" qui viennent mimer chacun de nos gestes devenus à la fois lourds et aériens. Rythmique se régularisant, nos pas s’acclimatent à la gravité du lieu, et sans fermer les yeux une seule seconde, nous avançons, pénétrant l’Abysse et sa lumière nocturne. La rencontre n’existe plus et notre marche finit pas être faite de l’errance la plus totale, celle qui n’a pas de suite, qui transporte mais n’amène jamais. À la limite, nous croisons quelques morts qui s’éveillent au son d’un Growl perturbé, essayant de nous traîner sous le sol de la mer lui-même, là où le Diable nous chatouille le pied. Puis, double-pédale aidant, tout se met à trembler, de plus en plus régulièrement, de plus en plus sévèrement, jusqu’à ce que la peau terrestre se fissure et craquèle, laissant sombrer la mer dans son propre ventre. À nouveau nous coulons, cette fois sans fin, tiré par la solitude, poussé par l’isolement... Plus loin..... plus loin......
C’est peut-être désormais le centre enfin que nous frôlons, avec cette noirceur qui semble enfin rougir... mais qui sommes-nous pour être surs d’une telle chose... Une voix nous parvient, voix de comptine, voix de passage qui rend notre flottement plus lent, notre chute plus calme, plus curieuse. Il s’agit d’une prière, douce, chaude, apaisante... Elle semble suspendre l’instant et, nous laissant nous glisser sous son cocon pour parvenir au sommeil, vide notre corps de toutes pensées futiles, de toutes pensées de trop. Puis elle crie, presque dans un chuchotement, et notre peau se déploie peu à peu, elle crie encore, notre peau se grandit, puis finalement commence à s’élever, d’abord doucement puis, porté par la saturation, la pression nous propulse, et nous remontons.
Et nous remontons, dépassant un par un, chaque moment, chaque bout de roche, chaque paysage, chaque émotion croisés durant la chute. De plus en plus en vite, cœur cognant, dépassant la surface, traversant la brume, plus vite, cœur cognant, dévoilant la couleur du ciel, regardant la terre qui s’éloigne, plus vite, cœur frappant, distinguant les horizons, la rondeur de la croute, filant la couche des tropo-strato-méso-thermo-sphèriques... Arrivé à la limite respirable, un dernier instant, il faut encore que le temps se suspende, histoire de passer le cap, le dernier, il en grésille même... Voilà, ça y est, maintenant c’est l’évaporation, la vraie, la jouissance, celle qu’on dira stellaire mais qui n’a pas de mots. C’est le vide, le plus grand vide qui puisse, le plus grand vide qui passe, qui ne peut plus s’arrêter... C’est la résonance, l’ampleur du son, l’ascenseur qui fantasme tout seul, la matière qui s’éteint, l'immobilité du néant ou finalement le son des Anciens...
Cinq années de travail dans la recherche du Rien... Pour envoyer de la critique sur un projet comme celui-ci, il y a plusieurs écoles. - Soit on prend le parti technique, on écoute quand ça doome ou si ça sludge bien, on remarque d’entrée de jeu les invités vocaux (Stefania Pedretti, chanteuse barrée du groupe OVO et Michele Basso du groupe Viscera), on tend à dire que les transitions entre les coups d’éclats sont trop survolées, que la batterie est sur-présente etc... - Soit on prend le parti de l’amateur peinard, on trouve que ça sonne de manière intéressante ici et puis là, qu’il y a un vrai travail, par contre on trouve l’immersion longue,  trop technique, manquant d’identité etc... - Soit, et pour finir, on se dégage de tout le concret des choses et on rentre à plein pif dans le concept du Vide. Et on réécoute... et on réécoute, encore, pour comprendre comment se construit Rien. Et dans cette situation là, on ne peut que constater que la bête prend tout son sens... Mais dans cette situation là, conclure la chronique devient une autre paire de manchettes...


Car, oui, évidemment, écouter un artiste est déjà chose terriblement subjective, et cette chronique est en pleine connaissance de causes. Il aura fallu à mes oreilles et ma pensée près de six à sept écoutes pour pouvoir réellement permettre à ma plume informatique de se poser sur une feuille... Les artistes, qu’ils soient bons ou mauvais, en recherche ou non, ne sont jamais quantifiables. Et si le geste peut se comprendre malgré tout, imposer une note garde parfois goût de sacrilège. Et pour le coup voilà : cet album n’est tout simplement pas notable ! Et moi, j'aime bien ce qui n'est pas notable. Alors, pour cette fois encore, je veux bien rentrer dans le moule, mais après ça, je retourne jouer à Tetris sur mon minitel.


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