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CHRONIQUE PAR ...

82
Cedric
Cette chronique a été mise en ligne le 25 mars 2013
Sa note : 18/20

LINE UP

-Trent Reznor
(chant+plus au moins tout)

-guests
(pour l'échantillonnage)

TRACKLIST

1) M. Self Destruct
2) Piggy
3) Heresy
4) March of the Pigs
5) Closer
6)
 Ruiner
7)
 The Becoming
8) I Do Not Want This
9) Big Man with a Gun
10) A Warm Place
11) Eraser
12) Reptile
13)
 The Downward Spiral
14) Hurt

DISCOGRAPHIE


Nine Inch Nails - The Downward Spiral
(1994) - indus - Label : Nothing Records



On peut faire un parallèle entre Cobain / Nirvana d’une part et Reznor / NIN de l’autre. Tous deux ont émis le souhait, alors même que leurs carrières décollaient, de rester dans l’underground, de ne pas devenir populaires, de ne pas faire partie du music business, de ne pas côtoyer de trop près MTV et consorts. Pour tenter d’éviter sa peopolisation, Reznor avait décidé de doter Broken de clips sauvages, et le film The Broken Movie, abominablement snuff, devait faire en sorte que le groupe soit banni des principaux médias.

Pourtant, Nine Inch Nails voit sa popularité augmenter, et la réputation scénique du groupe, la violence qui s’en dégage, les clips barges et le statut du chanteur, présenté à tort ou à raison par la presse comme un artiste déjà culte, psychotique perdu dans le prisme de sa personnalité, font que le bonhomme est plus qu’attendu. Installé dans la villa où l’actrice Sharon Tate et quelques-uns de ses amis ont partagé une nuit d’enfer pendant l’été 69 (regardez sur le net pour vous donner une idée du truc), Reznor attaque ce qui va devenir The Downward Spiral. Un an et demi de travail et de sape plus tard et le truc débarque sur le marché. Et vous savez quoi ? L’album s’est vendu comme des petits pains…
L’EP de 1992 avait montré une facette plus violente de Reznor, avec ses guitares acérées, ses explosions, la pisse, le sang, le sperme, le climat sulfureux et enfiévré. Mais le saut entre Pretty Hate Machine et Broken était tel qu’il était difficilement possible de deviner la saveur qu’allait avoir les nouveaux titres. Et ça aurait été peine perdue tant cette spirale descendante surprend le long de son heure d’asphyxie. Oh certes, la structure n’est pas chamboulée du tout au tout : l’homme garde un goût prononcé pour le bidouillage, le multicouche, les bruitages flippants, les saturations (de voix comme d’instruments), mais jamais le son n’aura été aussi diversifié et ciselé à l’extrême. Sous son faux air de barge qui s’en branle, Reznor a construit ses nouveaux titres avec le perfectionnisme pathologique d’un cadre sup’ sous cocaïne mais prenant le soin de donner à sa bête la forme d’un patchwork d’émotions et non pas d’une entité froide et déshumanisée.
L’album varie ainsi les registres et enchaine les grands écarts. Des épileptiques "Mr Self Destruct", "March Of The Pigs" ou "Big Man With A Gun" (ravageurs, très Broken dans l’âme, imparables mais pas forcément des plus intéressants malgré leur incandescence), aux rampantes "The Becoming", "Eraser" et "Reptile" ou aux titres plus dansants comme "Heresy" ou "Ruiner". Sans entrer plus dans les détails, l’une des forces de The Downward Spiral est de proposer une histoire hétérogène, une alternance de chaud et de froid, une palette de couleurs, ce qui rend le tout très digeste. Ainsi après le pilonnage de "Mr Self Desctruct", l’étrangement douce et tiède "Piggy", ode au lâchage de prise, vient semer le trouble, et l’enchainement sur "Heresy" et ses percus massives, ses beats dance, son chant d’abord susurré, vocodé puis hurlé, achève l’entrée en matière. Pourtant, dès les premières secondes de "March Of The Pigs", la machine NIN brouille à nouveau les cartes en proposant un metal industriel brûlant, violent et lourd qui n’aurait pas dépareillé entre "Wish" et "Gave Up", s’il ne comptait pas ces quelques notes de piano et cette phrase désabusée « Now doesn't that make you feel better ? »
Patchwork d’émotions donc, parce que le bonhomme est au bord de la rupture pendant la phase de création. Entre le besoin d’extérioriser ses humeurs, de donner à son public une suite à sa carrière, la peur des morceaux, de ne pas réussir à les maîtriser et la terreur d’échouer, qualitativement. Il y a toujours cette touche sexuelle primitive et crasseuse, purement instinctive, comme sur "Closer" et son célèbre « I want to fuck you like an animal », sur "Ruiner" (« How'd you get so big ? How'd you get so strong ? How'd it get so hard ? How'd it get so long ? »), ou sur "Eraser" (« Need you. Dream you. Find you. Taste you. Fuck you. Use you. Scar you. Break you. Lose me. Hate me. Smash me. Erase me. Kill me »)… Et ces appels au secours, cette introversion colérique et revancharde... La piste bruitiste "The Downward Spiral" est la constatation ébahie et désabusée (« So much blood for such a tiny little hole ») de l’anonyme Mr Self Destruct après passage à l’acte. Un début tout en douceur détonnant avec la suite où les murmures de Reznor se fondent dans des hurlements de démence. Le fantasme de mort appliqué à un alter ego invisible.
Bref, l’album The Downward Spiral, ou la mise en scène musicale d’un suicide pathétique. Et la dernière piste, "Hurt", comme une lettre posée là, à côté d’un corps sans vie, comme l’explication d’une chute, comme l’excuse d’un abandon, comme seul témoin d’une capitulation, où Reznor se berce, probablement tiraillé entre l’envie de connaître le même destin que l’homme dont il conte la fin et celle de vivre sa vie et de s’assumer en tant que Mr Reznor-tout-court. Honnêtement hein, à l’écoute de ces titres et à la lecture des paroles, on imagine que la gestation de l’album n’a pas due être une partie de plaisir. Reste qu’entre les tubes imparables ("Closer" en tête, "Hurt", "March Of The Pigs" et autre "Heresy"), les morceaux de bravoure que sont "Reptile" ou "Ruiner" et la richesse de la trame sonore (et sa texture, agrémentée de samples, d’accords de grattes, de rythmiques asynchrones, et cette prod’ incroyable qui permet de saisir les moindres nuances des assemblages), les 14 chapitres s’enchainent à vitesse grand V, et laissent au final un goût amer et désagréable. Et l’envie de voir le soleil.


Passée la phase d’immersion, assez longue il faut le reconnaitre, ce The Downward Spiral apparait comme un album majeur, violent, torturé et malsain. Et si ces différents aspects ont été dépassés la même année (suffit de citer les premiers Korn, Manson et Machine Head), la cuvée 94 de NIN reste un puits sans fond, sophistiqué, propre, ou plutôt « chirurgicalement sale » qui, une fois apprivoisé, dévoile le désespoir d’un homme en quête de rédemption mais aussi de chute. Et dans la sophistication, Reznor prouve qu’il reste imbattable. Rarement un album n’aura aussi bien porté son nom.


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