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CHRONIQUE PAR ...

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Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 31 janvier 2013
Sa note : 17/20

LINE UP

-Christofer Jan Johnsson
(chant+guitare+claviers)

-Fredrik Isaksson
(basse)

-Piotr "Docent" Wawrzeniuk
(batterie)

Ont participé à l'enregistrement :

-Claudia Maria Mokri
(soprano sur "The Beauty in Black", "Black" et "Evocation of Vovin")

-Hans Groning
(baryton sur "The Beauty in Black" et "Evocation of Vovin")

-Harris Johns
(guitare sur "The Beauty in Black")

-Jan
(chœurs sur "The Wings of the Hydra" et "Sorrows of the Moon")

TRACKLIST

1) The Wings Of The Hydra
2) Melez
3) Arrival Of The Darkest Queen
4) The Beauty In Black
5) Riders Of Theli
6) Black
7) Darkness Eve
8) Sorrows Of The Moon
9) Let The New Day Begin
10) Lepaca Kliffoth
11) Evocation Of Vovin

DISCOGRAPHIE


Therion - Lepaca Kliffoth



Mais que va bien pouvoir inventer Therion sur le successeur de Symphony Masses : Ho Drakon Ho Megas (1993), qui creusait le sillon amorcé dès le premier album d'un death mélodique agrémenté de claviers osant parfois le chant lyrique ? La formation emmenée par Christofer Johnsson commence à intriguer dans l'underground déjà secoué par l'irruption du metal atmosphérique à synthés initié par The Gathering. Therion restera-t-il fidèle à ses racines death metal ou poursuivra-t-il sa mue ? Comme souvent, la réponse ne se trouve pas exactement là où on s'y attend. Or n'est-ce pas l' inattendu qui fait le sel de l'existence ?

Qu'on se rassure, il n'est pas question de transformer une honnête critique musicale en un pensum métaphysique de douze mille pages. Simplement, cette première moitié des nineties donne l'impression que l'innovation peut surgir de n'importe où et de n'importe qui, et que contrairement à ce que les journalistes qui ont détesté le heavy et le glam de la décennie précédente assènent à qui veut l'entendre, le metal est encore capable de se réinventer. Jusqu'à Symphony..., Therion n'est cependant pas encore considéré comme appartenant à cette élite pionnière – ce qui est assez ironique au regard de la participation de Johnsson et du batteur Piotr Wawrzeniuk à l'excellent projet avant-gardiste Carbonized. La faute principalement à un enracinement death metal trop prononcé, même si le côté mélodique de celui-ci n'est pas encore très répandu dans la profession. Mais dès les premières mesures de "The Wings of the Hydra" pointe l'étonnement : du metal il en est toujours question – le riff lourd en atteste. Mais la production, elle, s'est nettement allégée, faisant basculer la section scandinave d'un coup d'un seul dans un thrash / death bien moins gras que sur ses précédents efforts. Le légendaire Harris Johns (Helloween, Voivod, Kreator...) a effectué du très bon boulot, même si on demeure à bonne distance d'un son léché comme en propose Megadeth sur Youthanasia, sorti quelques mois auparavant : le résident du Music Lab de Berlin a surtout compris qu'il ne servait à rien de tenter le traditionnel mur du son alors qu'il a face à lui un power trio formé d'excellents musiciens désireux de sortir des sentiers battus.
Autre bonne nouvelle, Christofer Johnsson a appris à composer. Finies les pistes qui s'étiraient inutilement et partaient dans tous les sens : place désormais à de vraies chansons avec couplet / refrain / break. Mais sans renoncer à les bourrer jusqu'à la gueule de trouvailles ingénieuses. Et c'est précisément ce qui rend Lepaca Kliffoth si réjouissant, au point qu'on perd le compte des accélérations soudaines et des variations harmoniques inattendues comme autant d'attractions qui transforment l'auditeur en enfant ébahi à la foire. Le paroxysme est atteint sur "Black", incroyable rollercoaster qui n'en finit plus de serpenter entre thrash, musique baroque, groove et bande original de jeux vidéos nippons. Ce morceau est d'autant plus emblématique des ambitions de Johnsson que ce dernier n'hésite pas à y recycler des pans entiers de "Procreation of Eternity" figurant sur la réalisation précédente : l'amélioration est stupéfiante. Cette composition - comme la plupart de ses petites sœurs - bénéficie d'une utilisation particulièrement judicieuse des claviers qui alternent entre soutien mélodique, ornementations classicisantes et parties solo. Ces rôles tour à tour endossés sur "Melez" contribuent à faire de ce dernier un autre temps fort, le clavecin du passage central évoquant les meilleurs moments du compatriote Malmsteen. À la fois omniprésents et discrets, les synthés résultent d'un dosage miraculeux, sans doute favorisé par un manque de moyens ne permettant pas de les faire sonner avec plus d'emphase – pourquoi s'en plaindre ?
Et puis il y a les voix lyriques. Pas tout à fait inédites dans le metal extrême - Celtic Frost en a fait un usage parcimonieux sur l'invraisemblable Into the Pandemonium sorti en 1987 - mais suffisamment rares pour conférer à Therion le statut de précurseur. Les Suédois n'en sont pas à leur coup d'essai puisqu'ils avaient déjà tenté l'expérience sur le titre "Symphony of the Dead" dès leur deuxième lp, Beyond Sanctorum, paru en 1992. Incarnées par un baryton et une soprano, elles occupent une place certes modeste mais pas anecdotique, puisque elles jouent les premiers rôles sur "The Beauty in Black", le premier single sorti par le groupe, dont la vidéo contribuera à faire connaître Therion sous son jour le plus novateur – et le plus accessible. Mais bardé de toutes ces qualités, comment expliquer que Lepaca Kliffoth ne jouit pas d'une notoriété avantageuse ? Outre un intitulé ésotérique un peu rébarbatif, l'enregistrement souffre d'un chant mi-thrash mi-death certes hargneux mais pas toujours emballant. Christofer Johnsson n'a jamais été un très bon vocaliste et ses velléités mélodiques le poussent sur un terrain qu'il arpente avec peu d'aisance – même s'il fait preuve d'une lucide sobriété. S'ajoute au passif une reprise à la fois trop respectueuse et moins mystérieuse des "Sorrows of the Moon" de... Celtic Frost – Johnsson allant même jusqu'à imiter le chant plaintif de Thomas Gabriel Fischer. C'est d'ailleurs la soprano Claudia-Maria Mokri, présente sur Into the Pandemonium, qui officie sur Lepaca. Rien de suffisamment nuisible néanmoins pour gâcher l'excellente tenue d'une œuvre irradiée par le feeling chaleureux qui émane des interventions à la six-cordes dignes du Maiden épique époque Number of the Beast / Piece of Mind – ah, le magnifique solo de "Riders of Theli" !


Ni virage à quatre-vingt-dix degrés, ni étape logique d'une progression linéaire, Lepaca Kliffoth s'envisage plutôt comme une brusque prise de conscience des possibilités d'un collectif qui vaut mieux que le mélodeath un peu brouillon de ses débuts. Malgré quelques scories – un chant moyen, quelques séquences moins inspirées - ce recueil offre un équilibre proche de la perfection entre rudesse, vitesse et mélodie. Toutes ces cavalcades enivrantes augurent du meilleur pour les membres de Therion qui semblent en mesure d'explorer les nombreuses pistes qui s'ouvrent désormais à eux. Ils n'en choisiront qu'une seule.


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