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CHRONIQUE PAR ...

71
Arroway's
Cette chronique a été mise en ligne le 29 août 2010
Sa note : 17/20

LINE UP

-Michael Iago Mellender
(chant+guitare+trompette+percussions+
xylophone+instruments divers)

-Nils Frykdahl
(chant+guitare)

-Carla Kihlstedt
(chant+violon+guitare+harmonica+
nyckelharpa)

-Dan Rathbun
(chant+basse+sledgehammer-dulcimer+thing)

-Matthias Bossi
(chant+piano+xylophone+glockenspiel+
batterie)

TRACKLIST

1)The Companions
2)Helpless Corpses Enactment
3)Puppet Show
4)Formicary
5)Angle Of Repose
6)Ossuary
7)The Salt Crown
8)The Only Dance
9)The Greenless Wreath
10)Widening Eye
11)Putrid Refrain

DISCOGRAPHIE


Sleepytime Gorilla Museum - In Glorious Times
(2007) - barré inclassable - Label : Equilibre Music



Ils ont glissé une graine de folie dans leur gorge et l'ont avalé en une goulée de vin très alcoolisé. C'était le début du repas en ces temps inglorieux, avant le premier coup de fourchette dans les viandes encore saignantes. Avant les discours saccadés et les chants furieux du maître de maison - un personnage entre le fou et le sauvage des bois à faire peur, entouré de ses illuminés à l'esprit absenté et pourtant pleins de bonnes manières. Ils perdirent alors toute notion du temps, toute mesure raisonnable et s'abandonnèrent aux transes emmenés par leur hôte.

Tous prenaient part sans retenue à des errements déraisonnables et manifestaient sans gêne les uns par rapport aux autres leur folie contagieuse. Ils gesticulaient, levaient parfois les bras au ciel en récitant, hallucinés, des incantations étranges. Ils utilisaient des objets insolites créés d'après leur visions marginales et prenaient un malin plaisir à se perturber les uns les autres avec de nouvelles trouvailles sonores. Parfois, l'un d'entre eux prenait la parole et semblait porter un discours plus apaisant. L'espace de quelques instants, l'atmosphère semblait moins lourde d'absurdités. Ils suivaient des mélodies à la fois pures et troubles, car leur originalité prenait source à l'origine même de leur instabilité mentale. Leur chant mélangeait les inflexions douces suggérant une chanson apaisante et des cris sauvages et primitifs, plus ou moins marqués selon qu'ils se laissaient aller ou non à exprimer toute l'horreur de leur état psychologique. Mais ces brefs instants d'assainissement n'étaient qu'illusoires et prétexte à des développements insidieusement plus pernicieux. Une stratégie efficace pour vaincre les éventuels spectateurs résistant aux attraits de leur folie libératrice, ou qui même en prendraient peur, à raison, par ignorance de leurs conséquences sur leur propre esprit.

Nul est besoin de préciser que ce spectacle engendrait chez nous qui regardions ces convives en étant sains d'esprit une grande crainte et une incompréhension plus grande encore. Et pourtant, combien l'emprise de cette drogue étrange était forte et voyez combien il était hasardeux de s'attarder trop longtemps au voisinage de ces énergumènes. Parfois, ces derniers paraissaient s'endormir et alors on aurait pu attendre qu'à leur réveil, ils soient revenus à la raison. Non seulement il n'en était rien, mais leurs prestations devenaient d'avantage troubles, brouillant un peu plus les frontières entre raison, rêve, engourdissement ensommeillé et folie. Leurs discours prenaient des accents mystiques et en même temps, semblaient être tout imprégnés d'une connexion mystérieuse aux éléments naturels qui les environnaient dehors. Leur folie devenait tout d'un coup plus pure et indigène, comme une réaction primale et spontanée de leurs corps liés à la terre. La séduction et le naturel de leur comportement éclipsaient soudain tout le danger qu'il était susceptible certainement de représenter pour un cerveau humain. Une brèche, une seule brèche dans notre esprit a signifié la déchéance de notre raison face aux sensations portées par ces rythmes charmeurs…

Alors la folie reprit le dessus, les saturations remontèrent d'un cran, les rythmes s'accélérant et se déstructurant. Mais cette fois, voilà que nous étions pris au piège ; voilà que nous prenions petit à petit goût à ces dissonances tout à l'heure si déconcertantes. Nous nous laissions gagner par cet attrait pour le bizarre, le dérangeant, le musicalement incorrect. Nous nous laissions séduire par le charisme de ce chanteur aliéné polymorphe. Nous nous laissions prendre au jeu vocal de sa compagne plus folle encore, nous sentions la menace qui, peu de temps avant, était si présente à notre esprit mais qui désormais s'estompait de plus en plus vite, refoulée par la soudaine immédiateté des sons et des émotions. Qu'importaient désormais la raison et le danger puisque nous nous ouvrions à un monde chaotique plus fascinant, règne des impulsions incontrôlées et des secousses inattendues. Tout d'un coup, nous nous levions de table pour écorcher nos cordes vocales et laisser les spasmes animer nos membres sans retenue ni honte. Tantôt folie douce, tantôt folie furieuse qui dédaignait l'alcool fort et les fausses drogues puisque nous étions en proie à l'ivresse véritable des rires et de la désinhibition, en proie aux transes naturelles de notre cerveau heureusement contaminé.


Appelez cela débauche, appelez ça dépravation. Pourtant nos vices étaient purs, notre folie était pure. Nous étions joyeux de nos dérèglements et de notre déraison car, libérés des carcans de notre moralité et de notre mesure, nous sentions nos âmes avec immédiateté et passion. Nous levions nos verres à l'insanité de tous et à la nôtre, pourvu que ces instants de libération perdurent. Pourvu que l'on oublie ces temps inglorieux – pourvu qu'on les laisse en paix.


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