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CHRONIQUE PAR ...

17
Lucificum
Cette chronique a été mise en ligne le 18 avril 2010
Sa note : 18/20

LINE UP

-Victor Smolski
(guitare+piano+sitar+contrebasse+etc...)

-une tonne d'invités

TRACKLIST

1)Majesty & Passion
2)Suite n°1 - Courante
3)Suite n°1 - Gavotte
4)Suite n°1 - Forlane
5)Suite n°1 - Menuet
6)Concert for Violin & Oboe With Orchestra - Chapter 3
7)Suite n°2 - Bourée
8)Suite n°2 - Menuet
9)Suite n°4 - Sarabande
10)Concert for 2 Violins With Orchestra - Chapter 1
11)Concert for 2 Violins With Orchestra - Chapter 2
12)Concert for 2 Violins With Orchestra - Chapter 3
13)Rocker Rider (from EP "Destiny")
14)Day Without Your Love (from EP "Destiny")
15)Destiny (from EP "Destiny")
16)Longing (Dedicated to My Family)

DISCOGRAPHIE


Smolski, Victor - Majesty & Passion



Allez, hop : interro écrite. Résolvez cette équation : baroque + heavy métal = ? Vous avez deux heures. (…) Allez, il est temps de corriger. Bon, ceux dont la réponse ne contient pas une seule fois les mots « kiff », « joie » ou simplement « yeah ! » peuvent d’ores et déjà affubler leur occiput d’un humiliant bonnet d’âne et se ranger dans un des coins de la classe. Les autres, bravo : vous avez définitivement un gout raffiné et subtil. Vous allez pouvoir écouter Majesty & Passion si ça n’a pas encore été le cas jusqu’ici.

Tout le monde connaît Victor Smolski. En tous cas, tous les amateurs de heavy métal, car le monsieur est avant tout (depuis 1999) le guitariste de Rage, combo de heavy métal allemand alignant insolemment plus de vingt-cinq ans d’existence. Mais aujourd’hui, nous ne parlerons pas plus avant de ce groupe – je laisserai pour cela la parole à l’éminent spécialiste du genre, notre bon Kroboy. Nous parlerons par contre de son second album solo, Majesty And Passion, où le monsieur rend un vibrant et shreddant hommage à J.S. Bach, maitre à penser des guitaristes neo-classiques d’aujourd’hui, comme le prouve la palanquée de reprise métal de ses œuvres. Mais il y a bonne reprise et mauvaise reprise, et sans paraphraser les Inconnus, il ne suffit pas de lire une partition en ajoutant de la batterie pour faire quelque chose d’intéressant, n’en déplaise – au hasard – à At Vance ou Alex Masi. Par contre, avec un minimum d’audace et de talent, le résultat peut être absolument réjouissant, quand bien même les ayatollahs de la musique classique crieraient au scandale et se poseraient en arbitre des élégances. C’est bien sûr ici le cas, avec une œuvre d’une rare subtilité qui se permet une liberté certaine mais mesurée vis-à-vis des œuvres reprises, bien sûr pour le meilleur.

Avec un père chef d’orchestre, on peut imaginer que Victor a baigné depuis tout petit dans la musique classique, les répétitions, les concerts… on devine donc aisément que son amour sincère pour cette musique vienne de là. Son premier album solo (The Heretic, en 2000) avait été écrit en collaboration – justement – avec son père, et présentait un visage plus moderne, torturé, avec narrations et bruits étranges, à mi-chemin entre le moderne et la musique de film. Les bornes que Victor s’est imposé pour l’écriture de ce second album sont là toutes naturelles : certes, le baroque allemand permet une certaine liberté et peut être joué avec des expressivités vaguement à la discrétion de l’interprète, mais pas question non plus de faire n’importe quoi. Victor le sait bien, et s’il se permet, nous le verrons, beaucoup de libertés, l’hommage à Bach est sincère, respectueux et la façon qu’a Victor de moderniser les partitions se fait de façon naturelle et sans trahir l’œuvre de base. Victor s’entoure pour se faire d’un nombre incroyable de talents (et amis), dont nous ne citerons que Dirk Zimmerman, Mike Terrana (à la batterie), Peavy Wagner ou Jurgen Knautz (basse) et un grand nombre d’invités à la guitare, dont Uli Jon Roth. En tout, ce ne sont pas moins de vingt et un musiciens qui sont crédités sur le livret.

Mais bien évidemment, les deux stars de l’opus sont Victor et Johann Sebastian. Les pistes sont ici intelligemment choisies, suffisamment classiques dans l’œuvre de Bach pour être connues de nombreux amateurs, mais pas assez répandues pour avoir déjà été entendues de trop nombreuses fois comme peuvent l’être la Toccata et Fugue ou (chez d'autres compositeurs) Les Quatre Saisons (Vivaldi) ou La Marche Turque (Mozart). Majesty And Passion s’adresse donc aux amateurs un poil éclairés (ou curieux) de Bach, et Victor choisit de ne pas jouer les André Rieu de la guitare en proposant les œuvres bateaux. Nous avons donc droit a des extraits de la magnifique suite n°2 en Si Mineur (BWV 1067), magnifiés par le talent de Victor à les rendre pertinents avec un combo de heavy métal (batterie, basse, guitare et – tout de même – orchestre). La batterie tout en groove et finesse, la guitare tout en douceur et en expression, et même la basse délicatement composée, rendent un vibrant hommage à Bach, en particulier sur le magnifique Menuet, tout en subtilité et douceur. De même, le concerto double en ré mineur (BWV 1043), joué de manière plus énergique – comprendre : plus heavy métal – ne dépareille pas et s’avère à la fois fidèle et original, Smolski n’hésitant pas à tordre la partition, lui faire subir de nombreux outrages pour se l’approprier, ajoutant du shred, des arpèges, voire même des passages jazzy, au groove incroyable, s’insérant entre deux structures des compositions du maitre allemand.

Il y a encore beaucoup à dire sur cet album riche qui parvient à faire le grand écart entre le classicisme imposé de l’exercice, et l’interprétation et les arrangements modernes à la fois réussis, osés et intelligemment posés. Malgré quelques passages au kitsch assumé (la narration sur le menuet de la suite numéro 1, mettant en scène un fictif dialogue entre Bach, un religieux en charge de recruter un organiste et une élève, censé mettre en valeur l’aura et l’esprit indépendant de Bach), l’album est porté de bout en bout par des orfèvres, en particulier l’extraordinaire Mike Terrana qui tient les baguettes sur la majorité des titres et qui leur insuffle une dynamique et un toucher sans lesquels l’album n’aurait pu être qu’une resucée des grandes œuvres au métronome, comme le font (encore eux) At Vance depuis des années. L’album s’achève sur quatre compositions de Smolski, plus classiquement guitar-hero dans l’approche, qui feront penser à du Satriani ou du Vai, y compris (malheureusement) pour leur côté sucré et sirupeux ("Day Without Your Love", en adéquation avec son titre, se veut niaise au possible…). Si elles se démarquent évidemment un peu du reste, elles ne détonnent pas pour autant et se laissent écouter, même si du coup, nous aurions sans doute préféré deux ou trois interprétations de Bach supplémentaires…


Les albums parvenant à réunir dans une symbiose réussie heavy métal et musique classique se comptent sur les doigts d’une main, et celui-ci en fait indéniablement partie. On pourra également compter parmi ceux-ci l’hommage à Vivaldi du pote de Smolski, Uli Jon Roth (qui joue sur un titre de cet album), dont nous reparlerons un jour. En attendant, la facette un peu méconnue de ce grand guitariste qu’est Victor Smolski se doit d’être découverte des fans de Bach et de ceux de Rage, qui y découvriront l'autre visage de Victor.


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