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CHRONIQUE PAR ...

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Barbapopo
Cette chronique a été mise en ligne le 10 mars 2010
Sa note : 15/20

LINE UP

-Flo
(chant+guitare+batterie)

-Jack
(basse)

TRACKLIST

1)Child in a Box Part 1
2)Stay Away
3)Someone Else
4)Still Together
5)Inside
6)Answers
7)Love & Reason
8)Sex Addiction
9)Pig
10)Let Me Down
11)Loulou's Song
12)Like No Other
13)Close To You
14)Into My Eyes
15)Child in a Box Part 2

DISCOGRAPHIE

Child In A Box (2010)
Gravity (2011)

Flown - Child In A Box
(2010) - rock Post-grunge / Alternatif - Label : Underclass



Le discours de Flown est d’une franchise qui l’honore : simple duo, nos Français partent à l’assaut d’un rock moderne et « accrocheur », sur les brisées des plus célèbres groupes de post-grunge (Silverchair, Creed), grunge tout court (Alice In Chains), sans oublier le zeste de fusion incubussienne qu’emportent bien des frenchies dans leurs bagages. En bref, mon capitaine, les objectifs sont clairs : de la compo, de l’émotion et du gros son. Les écueils ? Maigres, mais bien réels : entre autres, tomber dans la soupe amerloque (syndrome dit « du Nickelback », ou « de l’Incubus dernière période »). Alors ? Bilan de l’expédition ?

Notons tout d’abord qu’on a sorti les gros flingues : le groupe s’est envolé vers Los Angeles pour envoyer du lourd sur sa galette et, comme le proclame avec fierté son sticker, s’est payé les services de « Môssieur » Randy Wallson pour ériger son mur du son (Wallson / mur du son = humour). Randy Wallson, vous vous rendez compte ? Mais si ! Le mec qui a produit… euh… Enfin, le producteur de… Bon, là, j’ai pas forcément d’exemples, mais : putain, Randy Wallson, quoi ! Allez : boutade mise à part, le bougre n’a pas volé son cacheton. Dès les premières secondes, en effet, et notamment lorsque claque la batterie, le son est énorme. Tellement massif et plein qu’il semble même un poil compressé ; mais la charge est si bandante que cette réserve se fait vite oublier. C’est pro, c’est ample, c’est chaud. Le but est atteint : en un clin d’œil, on est immergé. Bienvenue dans l’univers de Flown, donc : rock alterno burné bien comme il faut, dont l’intro ("Child in a Box Pt.1") annonce des contours déjà bien plus tourmentés que les gros calibres d’outre-Atlantique. Cool. Voilà ce qui s’appelle une ouverture réussie : arpèges de basse glauques, approche oblique de la mélodie, voix plus fragile et bien moins bourrée d’hormones qu’un Scott Stapp ou un Chad Kroeger (c’est une qualité), Flown emprunte au meilleur des deux mondes et, d’entrée de jeu, intrigue. Dès la deuxième piste, cependant, le groupe met cette fragilité sous le boisseau : peut-être pour mieux balancer une paire de burners, certes bien moins noirs, mais absolument éjaculatoires. "Stay Away", notamment, fait partie de ces chansons « amies », dont la force brute et les pré-refrains « Staleyiens » vous accompagneront pour un petit bout de chemin.


Bien joué, bien produit, bien écrit, sans artifice de technique et sans pleurnicheries ; parvenu à ce stade, on ne peut que s’exclamer, surpris : « Yes ! Enfin un groupe français qui envoie la sauce avec ses tripes, et qui ne casse pas les couilles en jouant au misérabilisme, à l’overdose de technique brutale, ou à l’humour rigolo-pipo à prendre au 15ème degré.» Soupir… Un peu de second degré, hélas, c’est ce qu’on aurait désespérément voulu découvrir par la suite. Car, à partir de la quatrième piste, c’est le drame. La tuile. Le trou de cigarette dans la robe de mariée. L’écueil était, disions-nous, de ne pas verser dans la soupasse amerloque ? En tentant la ballade avec "Still Together", non seulement le groupe échoue à l’éviter, mais on peut carrément dire qu’il se le prend de plein fouet, et qu’il fonce à toute vapeur dans un iceberg de guimauve. Tout y est : guitare acoustique au coin du feu, refrain clichetonnesque et feelgood à souhait, ambiance « on se tape dans le dos au ralenti »… Le coup de grâce est asséné par la reprise finale du refrain, avec clappements de mains et chorale de gamins. Une horreur. Et non, on aura beau chercher : ce n’est pas une parodie, pas une blague ; le groupe en semble même suffisamment fier pour la mettre en avant sur son Myspace ou ses stickers. À partir de là, nous voilà donc un peu perdus. D’autant que le CD est long, très long : plus de 72 minutes au compteur… Qu’on soit rassuré, cependant : les choses reprennent avec force par la suite, et "Still Together" (aussi abyssalement daubesque soit-elle) est la seule véritable « erreur » du CD. Même si sa position dans l’album en fait une embûche difficile à surmonter (piste 4, gros pépin stratégique à mon humble avis), voilà un faux-pas que, une heure plus tard, on aura presque fini par oublier.


Que se sera-t-il passé dans l’intervalle ? Pour synthétiser, quatre filons différents parcourent ce copieux CD. On retrouvera en majorité le rock-metal sincère des deux burners pré-cités : "Inside" et son riff fiévreux reprennent ainsi les hostilités et, si certains titres un peu plus anecdotiques sont à signaler ("Let Me Down", ou la faute de goût légèrement beauf de "Sex Addiction", avec ses samples de films pornos), ce rock-metal est bien la couleur globale qu’on retiendra de la rondelle. En parlant de bon goût, il y aura également deux autres ballades à se coltiner, bien plus digestes celles-ci – encore que la fibre « sentimentale » du groupe soit clairement son talon d’Achille. ("Answers", power-ballade, est le seul titre à tirer réellement son épingle du jeu.) Plus intéressantes, les incartades légèrement fusionnesques de Flown viennent re-fouetter les sangs avec vigueur, surtout sur l’inévitable « ventre mou » d’un tel monstre : ainsi, malgré quelques phrasés rap pas toujours très heureux, les reliquats Red Hot / Incubus qu’on découvrira dans "Pig" et "Like No Other" (notamment dans leur groove et leurs riffs éblouissants) feront immédiatement durcir la zigounette. Malgré ces franches réussites, c’est encore lorsqu’il œuvre dans la veine triste, inquiétante, vaguement glauque et désespérée, que le groupe est au final le meilleur. Ce visage – qu’il avait présenté en ouverture pour l’abandonner juste après – semble en effet le plus prometteur de l’album, et refleurit d’ailleurs pour en baliser les temps forts. L’intro, bien sûr ; la chanson centrale du CD, "Love & Reason", éblouissante de fragilité et de grâce fantomatique ; mais également et surtout le diptyque final, qui vient balayer sans appel les dernières hésitations.


Le dernier quart d’heure de l’album mérite en effet qu’on y consacre un paragraphe entier, tant Flown, après un épuisant jeu du chat et de la souris, après moult fausses pistes et même une énorme chausse-trappe, semble enfin matérialiser tous les espoirs qu’il a laissé entrevoir. Il est maintenant temps de conclure la traversée : "Into My Eyes" enfonce doucement le navire sous les eaux, et, dans un mélange de rage, de tristesse et d’intensité, rassemble toutes les cartouches du groupe pour la plongée terminale. Avant de se boucher le nez et de fermer les yeux, un bref regard circulaire permettra de comprendre que le potentiel, malgré quelques choix discutables, est resté énorme tout au long de l’aventure. Le niveau de composition a parfois atteint des sommets, comme sur cette avant-dernière plage dont on vient d’essuyer les larmes. Mais surtout, la performance instrumentale est demeurée inattaquable de part en part : Jack, dont la basse à cinq cordes n’a fait qu’osciller entre graves d’outre-tombe et arpèges poudrés d’harmoniques ; mais surtout Flo, qui tient à la fois le poste de chanteur, guitariste et batteur du groupe. Si son jeu de guitare s’est mis tout entier au service des morceaux (exempt de tout solo et de toute démonstration, donc, mais non pas de riffs mortels et d’un groove sans temps morts), c’est en premier lieu le batteur qu’il faut saluer : fin, aéré, le jeu ample, souple et goûtu, l’homme domine incontestablement son sujet. Le chanteur, enfin, n’est pas en reste. Non content d’avoir habité et coloré tout l’album, Flo va tirer toutes ses fusées sur les huit minutes finales du torrentiel "Child In Box Pt.2". Et là, c’est l’apothéose : une fresque émotionnelle et tourmentée qui touche au cœur, et qui renverse à plusieurs reprises. On pense parfois à Karnivool, ou au Nihil de "Please Be Quiet", tant par la voix tour à tour fragile, rageuse et désespérée, que par les vagues successives de gratte et de toms qui viennent emporter chaque accalmie. Un grand morceau, dont la rythmique finale, haletante et lourde comme un soir d’orage, vous laissera positivement essoré sur le rivage.


À boire et à manger ? Légèrement trop éparpillé ? Une personnalité intéressante, mais pas entièrement affirmée ? Voilà des critiques classiques, typiques d’un « premier album », dont on pourrait en effet se servir pour conclure ce compte-rendu. En pratique, Child In A Box dévoile une belle photographie des années 90, de toutes les influences ayant – de près ou de loin – altéré l’atmosphère de la scène française ; mais il ne le fait pas sans une certaine homogénéité, et – bien sûr – sans un talent évident. Il est toutefois manifeste qu’il est bien plus à l’aise et intéressant dans la demi-teinte, la nuance et la tristesse – que dans une joie mainstream qui sonne toujours un peu cliché. Toutes les pailles sont donc dans sa main : à Flown de tirer la bonne, sachant que l’une d’entre elles est parfaitement pourrie… mais que bien d’autres peuvent l’emmener très très loin.


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