3969

CHRONIQUE PAR ...

15
Flower King
Cette chronique a été mise en ligne le 07 mars 2010
Sa note : 17/20

LINE UP

-Jørgen Munkeby
(chant+guitare+saxophone)

-Even Helte Hermansen
(guitare)

-Tor Egil Kreken
(basse)

-Bernt Moen
(claviers)

-Torstein Lofthus
(batterie)

+

-Grutle Kjellson
(chant sur 9) )

TRACKLIST

1)The Madness and the Damage Done
2)Fisheye
3)Exit Sun
4)Exit Sun
5)HEALTER SKELTER
6)The Madness and the Damage Done
7)Blackjazz Deathtrance
8)Omen
9)21st Century Schizoid Man

DISCOGRAPHIE


Shining (Nor) - Blackjazz
(2010) - black metal barré indus jazz et plus encore - Label : Indie Recordings



Quinze jours. Voilà quinze jours qu’ils m’ont séquestré dans leur alcôve, perdue au fin fond du Grand Nulle Part Norvégien… et je sens que jour après jour les chances de m’échapper s’amenuisent. Ma résistance cède. Ils m’ont bombardé la tête de leurs atrocités à un point tel que je commence à en ressentir le manque, maintenant que dans ma geôle le silence absolu s’est imposé. Depuis trop longtemps. Revivre mon expérience, contrer la folie sourde qui rôde par l’hystérie maniaque dont je fus l’objet, reste le seul moyen d’assurer mon salut.

Ils étaient pourtant très présentables, ces ex-jazzeux. Rencontrés au hasard d’une expo contemporaine dont le thème m’échappe, leur courtoisie et leurs bonnes manières m’avaient facilement leurré, et j’avais pris leur regard exorbité comme le simple témoignage de leur passion pour les œuvres alors présentées. Une coupe de champagne plus tard, je me réveillai tout endolori, dans le noir total, sur un siège dont le contact froid et métallique me glaça aussitôt le sang. J’étais dans une mauvaise passe. Je ne devais absolument pas céder à la panique. Mais comment faire lorsque tout autour de vous grouillent des sons parasites, des voix criardes dont vous n’identifiez pas les propriétaires, mais dont vous pressentez qu’ils vous sautent à la gorge d’un instant à l’autre ? Comment se contenir lorsque de cette pièce, sans même la voir, émane une aura de démence et de destruction ?

Longtemps après, ils consentirent à m’enlever ce sac qui finissait par m’étourdir le crâne, pour me laisser « contempler » l’endroit où je me trouvais. Ils étaient là, mes ravisseurs, mes tortionnaires. Vêtus de noir, un collant informe qui leur remodelait le visage, ils gesticulaient en tous sens, s’agitaient pour quelque procession dont j’allais bientôt faire les frais. Sur le mur, des gravures illuminées annonçaient la couleur : à ma gauche, un Neil Young, les yeux révulsés, qui repeignait son public chéri au lance-flammes ; à ma droite, un Robert Fripp qui se faisait violemment entreprendre par un ours des cavernes. Cette bande de sauvages ne respectait donc rien ? J’en eus la confirmation lorsque démarra leur rituel : cette rythmique lourde, pesante, bruyante, ces clowns possédés qui me vociféraient leurs absurdités, me les crachaient à la gueule, ces motifs qui se répétaient encore et encore, tout cela n’appelait qu’à ma soumission complète. Et je me sentais prêt à céder à tout moment.

The Madness and the Damage Done, indeed. Et ce n’était que le début: voilà qu’ils psalmodiaient sans queue ni tête des chiffres avec la plus grande férocité du monde, dans un barnum qu’on aurait cru sorti du Musée du Gorille de la Sieste (autre lieu traumatisant). Mais dans ce théâtre de la fureur et du grotesque, à l’assise rythmique encore relativement stable, il n’y avait aucune place pour le second degré. Et les quelques fois où je me surpris à sourire devant cette voix de castrat difforme qui habillait le troisième mouvement de la procession, les orchestrations de plomb me faisaient courber l’échine et me rappelaient à ma dure réalité. Il me fallait reconnaître, la force, la puissance inhumaine dégagée par ce Grand Bazar, qui faisait fi de tout ce qui pouvait exister autour de lui pour ne laisser parler que sa voix, que je parvienne à en suivre le fil ou non.

Car plus ils avançaient, plus la roue se faisait libre, plus le jeu de montagnes russes s’accentuait et il n’était pas question de reprendre sa respiration ici ou là. Même les silences étaient des leurres, trop longs pour ne pas laisser planer l’inquiétude. C’est lors de l’un deux qu’ils m’assommèrent, pour mieux me réveiller dans une immense salle obscure, libre de mes mouvements, mais comprimé dans une foule innombrable, toute entière fixée sur un seul point, cette scène qu’occupaient mes bourreaux et sur laquelle ils allaient faire rugir les enfers. La procession reprit, plus furieuse, plus éclatée que jamais, et tous autour de moi entraient en transe les uns après les autres, à la merci de cette symphonie des extrêmes où le Dance Machine 17 copulait avec le Grand Cornu dans un étourdissant fracas. J’aurais aimé prendre ce mariage contrenature avec le sourire, m’en détacher par un dédain feint, encore eût-il fallu que ma volonté y consentît. C’était trop lui demander, malheureusement.

Passé cette déflagration qui nous avait laissés exsangues, nos maîtres auraient pu donner libre cours à notre colère, nous assommer plus encore, nous soumettre à l’overdose dont on ne se remet pas. Mais sadisme et intelligence allant souvent de pair, ils nous mirent à genoux par une méthode plus pernicieuse encore. Nous dévoilant une autre facette de leur art, ils se convertirent en architectes de tensions, alchimistes du contraste annonceurs de mauvais présages. Leur folie se fit, plus que jamais alors, d’une cohérence parfaite. Ils avaient gagné, m’avaient contaminé de leur délire. Visiblement satisfaits d’eux-mêmes, ils laissèrent libre cours à leur côté le plus chaotique, le plus brutal, pour le grand final de leur cérémonie macabre. En dépit du bon sens. Mais qu’importait : c’était là la terminaison logique de ce parcours terrible. Succomber ou mourir. Pas d’alternative.


Et depuis, plus rien. Ils m’ont laissé croupir ici, ne m’assurant que les besoins les plus élémentaires, me laissant tout le temps de repenser à ce que j’ai pu vivre. Ils attendent certainement que je les retrouve de mon plein gré, que je me joigne à cette masse soumise qui répond chaque soir à leur appel, qui se courbe, se plie, hurle, pleure et jouit au son de leurs litanies. Mais plus j’y pense, plus je me dis que ma résistance est vaine. Ils m’ont déjà vrillé le cerveau, je le sais. Cette démarche jusqu’au-boutiste, cette envie de tout éclater… c’est aussi ce que je cherchais. Et ils le savaient. Ils ne m’ont pas pris par hasard ce soir-là. Et vous n’y viendrez pas par hasard non plus.


©Les Eternels / Totoro mange des enfants corporation - 2012 - Tous droits réservés
Trefoil polaroid droit 7 polaroid milieu 7 polaroid gauche 7