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CHRONIQUE PAR ...

71
Arroway's
Cette chronique a été mise en ligne le 13 octobre 2009
Sa note : 18.5/20

LINE UP

-Kristoffer Rygg alias Garm
(chant)

-Tore Ylwizaker
(clavier+programmation)

-Jørn Sværen
(batterie)

TRACKLIST

1)Dressed in Black
2)For the Love of God
3)Christmas
4)Blinded by Blood
5)It Is No Sound
6)The Truth
7)In the Red
8)Your Call
9)The Operator

DISCOGRAPHIE


Ulver - Blood Inside
(2005) - barré avant-garde - Label : Jester Records





Lorsqu'un groupe comme Ulver sort un album comme Blood Inside, on se retrouve en face de quelque chose de rare et de précieux: la preuve du talent d'un groupe qui a réussi magistralement sa métamorphose et l'aboutissement d'une démarche musicale bien particulière. Une pièce de choix.


Justement parlons-en de la dégaine musicale de cet opus. Et c'est là que l'on se rend compte de la complexité de l'album: tenter de l'analyser, c'est le meilleur moyen de s'y perdre. Alors difficile de le résumer en quelques mots autres que « avant-garde ». Et autant dire que cela est loin d'être satisfaisant. Car on pense alors directement à une succession sans queue ni tête de bizarreries dissonantes dont on est incapable de se souvenir une fois le disque terminé (comment un cliché, où ça?). L'une des premières choses qui frappe à l'écoute de Blood Inside, c'est cette atmosphère étouffée, ouatée, le rendu brumeux du son, l'effet de reverb et d'écho sur la voix de Garm. La sensation est cependant loin d'être oppressante car la musique ménage aussi des ambiances très claires et proprement mystiques. Le tout est calmement posé sans aucune violence ni agression frontale de l'auditeur. Et pourtant on ne se sent pas tout à fait à l'aise. Rien de vraiment palpable au premier abord, juste quelques détails qui dérangent. Ah magie de l'avant-garde! De quoi se torturer l'esprit pendant des heures avant d'espérer arriver à comprendre (et apprécier en passant) la démarche artistique d'un groupe ! Oui mais pas d'ironie ici s'il vous plaît, on parle de Ulver. Quand même.

Impossible cependant de ne pas remarquer le travail époustouflant effectué sur les parties vocales. La voix de Garm est un véritable fil conducteur tout le long de l'album et témoigne d'une maîtrise impeccable. Le chant reste clair tout en changeant souvent d'effet: voix assourdie comme à travers le haut-parleur d'un téléphone, grave et profonde puis cristalline et aérienne et même mystique. À l'image de la musique elle-même, elle multiplie les identités et les superpose. Des effets électroniques parsèment l'album. Ils se fondent généralement dans la musique en déformant les sons mais accrochent parfois plus franchement l'oreille. Comme on pouvait s'y attendre, Ulver s'amuse savamment au jeu des dissonances et se plaît à déstructurer sa musique. On ne dépasse jamais les limites du supportable mais la tension est suffisante pour déconcerter l'auditeur et l'emmener dans un univers sonore qu'il n'a pas l'habitude de fréquenter. La démarche est au service de la musique et des émotions qui veulent être transmises, il ne s'agit pas d'une expérimentation gratuite. L'album est à la fois varié et très homogène. Les plans et les effets se suivent et se superposent jusqu'à bouleverser les émotions de l'auditeur. Il n'y a aucune agressivité ni intention morbide. Et pourtant, la sérénité mystique de "Blinded by Blood" ou la bienveillante évocation de "Christmas" avec ces carillons de Noël sont troubles.

Toute l'ambiguïté de Blood Inside semble éclater sur les deux derniers morceaux. L'introduction de "Your Call" délivre ses premières notes avec une subtilité et une vibration particulière. Puis la voix s'élance sur une mélodie quasi romanesque. Mais en fond on entend ces montées inquiétantes dans les aigus au piano et surtout, cette sonnerie de téléphone qui retentit de manière répétée sans que personne ne décroche. L'angoisse et la paranoïa se distillent au fil du morceau jusqu'à la séquence finale digne d'un film à suspense. C'est ce qui fait le charme de Blood Inside: le fait qu'on ne sache jamais vraiment sur quel pied danser, que l'on soit déconcerté puis surpris, irrémédiablement fait prisonnier de ces ambiances si originales. Schizophrène est un adjectif qui pourrait qualifier de nombreux passages de l'album tant les émotions se heurtent et se contredisent en une fraction de seconde. Ce qui fait de Blood Inside un album décalé et un brin surréaliste. Et les divers clins d'œil qu'Ulver nous adresse à plusieurs reprises nous enferment chaque fois d'avantage dans cet univers parallèle peuplé de sonorités bizarres et d'émotions fugitives. Écouter les divagations de ces musiciens sur une musique de film jazzy ou leur interprétation hallucinée du célèbre thème de la Toccata et Fugue en ré mineur de Bach a de quoi confirmer leur aisance à manipuler à peu près n'importe quoi pour servir leurs fins. Idem lorsqu'on se retrouve au milieu des carillons de "Christmas" ou que l'on tombe sans savoir comment au milieu d'une séquence de musique pour cartoons (sur "In the Red").


"The Operator" conclut l'album de manière déstructurée et plus schizophrène que jamais. L'apparente sérénité du début est bien loin. D'ailleurs où en est-on à la fin de Blood Inside? Bonne question puisque Ulver a eu le don avec "The Operator" de semer une dernière fois le trouble dans les émotions de l'auditeur. Se trouver soudainement dans le silence après avoir plongé dans un univers sonore si riche est une expérience déroutante et il est bien difficile de se situer vis-à-vis de ce que l'on vient d'entendre. Génie, folie, hallucination? L'analyse n'a plus son mot à dire, on entre dans une logique inexplicable où seul le ressenti a quelque valeur. Alors Blood Inside comment le décrit-on au final? Génial, fou, halluciné. Et avant-gardiste.


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