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CHRONIQUE PAR ...

18
[MäelströM]
Cette chronique a été importée depuis metal-immortel
Sa note : 18.5/20

LINE UP

-Tom Waits
(chant+piano+percussions)

-Marc Ribot
(guitare)

+ divers

TRACKLIST

1)Singapore
2)Clap Hands
3)Cemetery Polka
4)Jockey Full Of Bourbon
5)Tango Till They'Re Sore
6)Big Black Mariah
7)Diamonds And Gold
8)Hang Down Your Head
9)Time
10)Rain Dogs
11)Midtown
12)9th & Hennepin
13)Gun Street Girl
14)Union Square
15)Blind Love
16)Walking Spanish
17)Downtown Train
18)Bride Of Rain Dogs
19)Anywhere I Lay My Head

DISCOGRAPHIE

Rain Dogs (1985)
Bone Machine (1993)

Waits, Tom - Rain Dogs
(1985) - inclassable blues jazz - Label : Island Records



Maman, regarde dans le ciel! C’est du blues? C’est du jazz? Non… C’est SuperTom! Car c’est bien d’un Tom Waits au meilleur de sa forme dont nous parlons aujourd’hui, un Tom Waits qui s’est débarrassé de ses pulsions névroto-psychotiques pour enfanter d’un art plus clair qu’obscur, plus pop que populaire, plus ouvert en somme… Même si ça reste franchement étrange et que ça déconcertera une bonne partie de l’auditoire, ce n’est pas ce que Tom Waits ait enregistré de plus déglingué. On pourra reprocher à sa démarche une sensibilité moins à fleur de peau, par-là même moins glauque, mais cet album y gagne en charme et en spontanéité grâce à une polyvalence affirmée et un éclectisme rare. Aucun doute, ce n’est pas l’album le plus original ni le plus fouillé du songwriter mais c’est certainement son travail le plus clair et le plus abouti.

Et toujours ce parcours… Non content d’avoir sorti un des disques les plus bizarres du folk états-uniens en '83, puis de boucler le concept-album le plus sordide de la musique populaire en '92, notre drogué préféré s’arrange pour sortir un recueil d’un condensé et d’une inspiration presque malhonnête en '85, qui sera Rain Dogs. Jugez plutôt: dix-neuf titres pour cinquante-trois minutes de musique, parmi lesquels seuls deux morceaux dépassent les quatre minutes. Pratiquement impossible de choisir des « tueries » ici, j’ai mis des titres un peu au hasard… Dans un monde parfait, j’aurais eu l’idée de vous donner les morceaux en deçà, mais on n'est pas dans un monde parfait, et donc je n’en ai tout simplement pas trouvé!

Passons donc le CD dans le lecteur, et la surprise est là : passé l’étonnement du chaland en percevant ce jazz ’n’ blues assené à coup de voix rauque, la claque vient au fil des morceaux, tous tellement proches de la patte Waits et pourtant tellement variés, reflétant les éternelles turpitudes que sont les thèmes préférés de Waits: l’alcool, les femmes, la mort, la folie, Jésus… Et pour en parler, Monsieur a toujours les mêmes armes : une des voix les plus sales de la terre et un instinct des percussions aussi surprenant que génial. Cet album semble même leur être dédié, des morceaux comme "Clap Hands", "Rain Dogs" ou "Diamonds And Gold" ne résonnent que par les martèlements brutaux de tout ce qui peut se cogner. Peu de batterie donc, mais beaucoup de fûts, de bouteilles et pourquoi pas de xylophones.

Sur ce capharnaüm rythmique viennent se greffer tout ce qu’on peut trouver en instruments acoustiques. L’électricité est pratiquement bannie, la seule exception étant la formidable basse qui zone avec perfection entre blues, jazz, rock et tout ce que vous voudrez. Guitare, accordéon, piano, orgue, flûte, cornemuse et tous types de cuivres s’entremêlent divinement au long de ses dix-neuf titres qui semblent s’être donnés comme seul but de faire visiter le folk aux incultes. Certes, on transpire toujours allègrement sur le rhythm ’n’ blues de "Big Black Mariah" ou de "Union Square", mais on touche aussi à la polka sur "Cemetery Polka", au tango sur "Tango Till They’re Sore", au crossroad de bagne sur "Gun Street Girl", etc.

Pas une seule faute de goût, les morceaux les moins travaillés musicalement ne le sont que pour mettre en avant la voix de gourou conteur de drame de Waits ("9th & Hennepin", "Walking Spanish"). Bête à dire, mais l’homme perdra une bonne partie de son public potentiel à cause de sa voix éraillée, défigurée par l’alcool et la fumée… bien triste soient-ils, ceux qui passeront à côté des formidables prestations émotionnelles de "Blind Love", "Anywhere I Lay My Head" ou "Singapore". Pas encore totalement lâché (ça viendra sur "Bone Machine"), Waits commence déjà dans cet album à découvrir que sa voix cassée peut transmettre des sensations aussi voire plus fortes que n’importe quelle cantatrice de melodic-metal (mais non, je ne vise personne).

Ayant ingurgité avec brio tous les styles et tous les sous-genres qui passent entre ses mains, on serait bien en peine de catégoriser cette œuvre. Fermement enraciné dans le folk au niveau composition, on cerne pourtant un esprit nettement plus post-punk se dérouler dans la tête de notre homme. Qu’importe, tant que tout fonctionne… C’est peut-être bien pour cela que cet album n’est pas parfait. Car si toutes les pistes se valent, si tout concorde, si tous les éléments musicaux ici présents sont traduits de la meilleur manière possible, rien ne vient nous décoiffer. A part peut-être les textes qui eux, ont gardés toute leur froideur, ils semblent toujours sortis d’une galerie souterraine où se côtoient tous les freaks du monde. A l’inverse, la musique est plus lisse qu’à l’accoutumée.

C’était le prix à payer, Swordfishtrombones a bénéficié du traitement inverse : une ambiance bien plus palpable, une originalité et un atypisme hors du commun, mais des compositions plus menues. A croire que c’était couru d’avance, Waits a dû choisir entre sa musique et son univers. Un bien maigre défaut, toutefois. La seule écoute de "Singapore" qui ouvre le bal des cinglés dans un grognement de la section rythmique, suivi par le fiel du Kerouac au micro, et on est prêt à tout oublier pour une cinquantaine de minutes. Condensé de génie. Tout le monde ne peut pas composer des instrumentaux aussi percutants et pourtant aussi sobres que "Midtown" ni se permettre d’inviter le formidable Marc Ribot sur la moitié des pistes; tant qu’on y est, pourquoi ne pas débaucher Keith Richards pour un furieux "Big Black Mariah". Quand on a tant de talent, tout est permis.

Mordant à pleines dents dans les codes basiques de toutes les déclinaisons de folk existant aux States, Waits n’a pourtant aucun scrupule à mélanger des instruments qu’on ne rencontrerait dans aucune autre formation, et à transcender sans trop forcer toutes les cages musicales qui lui viennent en tête, Monsieur a trop de talent pour se permettre de faire sa dictée sans fautes, qu’il s’agisse de sa composition ou de son écriture. Posant sa lèpre quasi-poétique sur des feuillets grisâtres, rien ne vient brusquer l’écoulement charbonneux qu’il pisse dans ses histoires glauques, toutes droit sortie des films-noir, toutes droit sortie de son esprit si doucement dingue.


Puant à cent mètres les excès et la débauche sous une musique plus crasseuse qu’une flaque de pétrole, Rain Dogs est un phénomène ou chaque piste surpasse la précédente flamme, quel que soit l’ordre de lecture. Difficilement accessible car totalement Waitsien, ce disque doit pourtant être le plus facile à assimiler de toute la carrière du songwriter, un excellent album pour se former à découvrir un des génies musicaux de notre siècle, quelqu’un de polyvalent, qui prend sans cesse le contre-pied de sa propre production tout en restant Tom Waits. Ce skeud est la musique que vous rêveriez de composer: difficile sans être démonstrative, du même esprit sans être redondante, magnifique sans être prétentieuse. Un postulat, un monument, une œuvre d’art.


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