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CHRONIQUE PAR ...

100
Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 27 mars 2021
Sa note : 18/20

LINE UP

-David Andersson
(chant+guitare+basse+programmation)

-Tabris
(narration sur "Sati VI"+paroles+images)

TRACKLIST

1) Sati I
2) Sati II
3) Sati III
4) Sati IV
5) Sati V
6) Sati VI
7) Sati VII
8) Sati VIII
9) Sati IX
10) Sati X

DISCOGRAPHIE

Sati I-X (2021)

Sati - Sati I-X



(For English version, scroll down)

Sati. Légende hindoue d'un amour bafoué qui se consume dans un bûcher purificateur. Interprétée par les hommes, à leur cruelle façon, l'histoire de Sati est puissante, dérangeante, multiple. Elle a inspiré Tabris, écrivaine, poétesse et occasionnellement poseuse de questions intrigantes pour le webzine Les Eternels. David Andersson, guitariste habile et compositeur surdoué pour Soilwork et The Night Flight Orchestra, en a répondu à certaines. L'échange s'est poursuivi. Des textes sont apparus, de la musique a jailli. Puis des vidéos – une pour chaque chapitre, ou veda - ont concrétisé l'union des deux imaginaires. L’œuvre engendrée par ce dialogue fécond est singulière.


Tout commence par un récit. Un conte, divisé en dix vedas, à la fois supports et extensions des compositions qu'il est recommandé de parcourir sur le site officiel du projet pour en saisir l'enjeu dramatique, crucial. À peine arrivé en Inde, un touriste occidental en mal de sensations fortes éprouve une violente attirance pour une « apparition merveilleuse » au « sourire énigmatique ». Celle-ci est une sati. Son esprit a survécu et se nourrit des passions humaines. Elle n'est pas seulement une femme jetée au brasier, réincarnée en une sorte de vampire qui s'abreuve des flux vitaux des personnes qu'elle envoûte. Elle est surtout l'imagination, la création, les émois sans préalables, une essence de vie. Elle concentre les rêves déchus et les espoirs abandonnés, les promesses sacrifiées sur l'autel d'existences cadenassées. Rejetant le bi-chromatisme d'un monde dévitalisé entre deux pôles sans nuance, noir et blanc, noir ou blanc, Sati amalgame mirages et venins dans un précipité de folie fertile et se pare d'un voile infini trempé de sa couleur, celle de sa rébellion face aux carcans : le bleu. Mais pour opérer cette alchimie régénératrice, il lui faut un corps. Une âme. Un dévouement. Elle l'a trouvé - il l'a suivie. Pourtant, en voulant habiter l'enveloppe terrestre de cet être subjugué, n'est-elle pas en train de le révéler à lui-même et lui ouvrir la porte sur la conscience infinie du monde dans lequel elle-même vagabonde ? Ne se condamne-t-elle pas à demeurer à jamais un spectre rôdant en quête d'une beauté enfouie chez les autres, les vivants, qui la délaissent, malgré eux, après avoir été accouchés de ses mains fines et indigotées ? Et si les amants défiaient les lois sacrées et les codex profanes en réalisant la fusion jugée impossible du terrestre et des cieux ?
Les paroles (en français), mystérieuses et fortes, suivent la trame tout en constituant un recueil de réflexions avivées par la souffrance, l'incompréhension et l'espoir. Poèmes exsudés des rives changeantes d'un cœur en errance refusant les interdits, ils révèlent un caractère passionné. Avide. Sombre. La musique l'est tout autant. "Sati I". Tempo lent, guitare granuleuse, spirale de synthés acide sur laquelle gonfle un leitmotiv inquiétant, boite à rythmes aussi sèche et presque aussi imposante que celle de CROWN. Et une voix délétère, entre chanté et parlé, qui psalmodie à la limite du compréhensible, comme surgie de l'abîme. Les présentations sont faites. Bienvenue dans le royaume intangible et dangereux de Sati. Sur ce canevas, David Andersson tisse des atmosphères fluctuantes, brûlées par la morsure d'un feu froid libérant des complaintes émouvantes et vénéneuses, à l'image de "Sati II" et de son thème beau comme une supplique. Cette deuxième occurrence relève d'une structure couplet/refrain plus facilement identifiable que sur la plupart des autres pistes, qui dérivent le plus souvent vers un ailleurs aussi salvateur que périlleux, telle une évocation des métamorphoses de Sati, couplées aux questionnements hagards de son compagnon. "Sati IV", foudroyée d'un riff de guitare lourde, s'alanguit jusqu'à tituber sous la scansion flagellante des cymbales, tandis que la dissonance s'installe. Soudain, quelques notes solaires s'élèvent, ponctuées de pépiements et d'une tirade en suédois énoncée par une jeune fille rieuse. Un éveil, parmi tant d'autres. L'impression d'entendre une version doom rock d'Inception de Christopher Nolan peut saisir l'auditeur que chaque titre expulse d'un décor à un autre, à l'instar de "Sati III", dont le rythme alerte laisse échapper une mélopée qui semble tout droit sorti d'un album de The Night Flight Orchestra. La tension devient paroxystique jusqu'à ce qu'une boucle de synthés à la Jean-Michel Jarre fasse la transition vers un solo au feeling anderssonien sur une coda comparable à celle de "I Want You (She's So Heavy)") des Beatles. Partie sur des bases similaires et résolument heavy, "Sati VII" effectue une surprenante embardée jazzy alors que la vigoureuse "Sati IX" alias « The Chess Song » (voir le clip) s'enclenche sur un scream toxique relayé par un motif héroïque que l'on croirait échappé d'une réalisation récente de Soilwork. L'intensité croissante qui se noie dans un ultime cri de désespoir infecté aurait peut-être méritée une résolution plus audacieuse qu'un très bon mais trop paisible solo de six-cordes – unique frustration.
Quant à "Sati VIII", amorcée par un gimmick de synthés qui n'est pas sans rappeler celles entendues sur Aeromantic de NFO, elle progresse sereinement avant qu'une guitare hypnagogique évoquant Kill the Thrill instille une sensation de réveil incomplet. Ce ressenti est en parfaite adéquation avec les superbes vidéos foisonnantes, cendrées de noir et de blanc, parfois teintées d'un rouge sporadique ("VI") ou incandescent ("VII"), régulièrement irisées du précieux bleu révélateur. Les scènes oniriques se succèdent, songes manipulés par une entité omnisciente et fragile qui obligerait le rêveur, la rêveuse, à en prendre conscience. Car le cauchemar n'est jamais loin et il faut l'affronter, le surpasser afin d'éviter la terrible submersion. Une lutte difficile dont témoigne "Sati VI", l'un des morceaux les plus marquants car cette fois, le chant, ou plutôt la narration est assurée par Tabris, lâchant ses propres mots avec une timidité fiévreuse. La diction se fait d’abord distincte, écho déchiré d'une séquence puissamment mélancolique précédant une ambiance plus apaisée et « émotionnelle » que n'aurait pas reniée Amenra. Le dernier tiers, distordu, décadent, effrayant est une plongée au fond de l'angoisse, à peine amortie par un solo gilmourien. Au bout du périple un nouveau rivage, farouche splendeur minérale visible à la fin du clip, en contraste avec la rivière sage du volet final dont les prémices cordiales font vite place à la menace d'une guitare revêche s'obstinant sur un clavier vintage martelé aux cymbales. Par ce dénouement fébrile, le duo laisse entendre que le bonheur est une poursuite paradoxale, en suspens, ce qu'il exprime brillamment sur le cinquième mouvement débutant sous un orage d'accords massifs que survole une mélodie douloureuse. Cette marche aux inflexions inexorables est brusquement interrompue par plusieurs frappes frénétiques d'où jaillit une lumière renaissante, pendant que les grondements d'Andersson s'étranglent et s'éteignent à la faveur d'un thème magnifique, parmi les plus bouleversants que le Scandinave ait enregistrés.


« Mais nul scellé ne fait taire
l’âme au désespoir
qu’une encre profonde inspire.
Son cri, même étouffé,
demeure assourdissant.
»
Sati IX

Surgie des obsessions prodigues de deux créateurs tourmentés, Sati I-X est une fable aux accents âcres et gracieux où les splendeurs fraient avec le putride, la crasse s’agglutine aux fulgurances. Protéiforme, dense, aérien, malsain, rayonnant, le périple dévore le voyageur et le recrache de continents en continents, à la fois régénéré et enduit de la sève nourricière du doute. Metal, rock, prog, doom ? Le langage qui assemble les mots, les images et les sons de Sati empruntent à des grammaires certes familières mais à l’articulation rare, voire inédite. La rencontre entre David Andersson, le songwriter aux formats gagnants et Tabris la tresseuse de chimères, a donné naissance à une monstruosité somptueuse. La contempler n’est pas sans risque.




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Sati. An Hindu legend about a scorned love that is consumed in a purifying pyre. Interpreted by men, in their own cruel way, the story of Sati is powerful, disturbing, multiple. It inspired Tabris, writer, poetess and occasional intriguing inquisitor of the webzine Les Eternels. David Andersson, skilled guitarist and gifted composer of Soilwork and The Night Flight Orchestra, answered some of her questions. The exchange continued. Texts appeared, music flowed. Then videos - one for each chapter, or veda - concretized the union of the two creative minds. The work generated by this fruitful dialogue is singular.

It all begins with a story. A tale, divided into ten vedas, which are both supports and extensions of the compositions. It is recommended to browse through them on the project's official website to grasp the dramatic and crucial stakes. Just arrived in India, a Western tourist in search of thrills feels a violent attraction for a « marvellous apparition » with an « enigmatic smile ». She is a sati. Her spirit has survived and feeds on human passions. She is not only a woman thrown into the inferno, reincarnated as a kind of vampire who drinks from the vital flows of the people she bewitches. She is above all the imagination, the creation, the emotions without preconditions, an essence of life. She concentrates the fallen dreams and the abandoned hopes, the sacrificed promises on the altar of padlocked existences. Rejecting the bi-chromatism of a world devitalized between two poles without nuance, black and white, black or white, Sati amalgamates mirages and venoms in a precipitate of creative madness and adorns herself with an infinite veil soaked with her color, the one of her rebellion in front of the shackles: the blue. But to operate this regenerating alchemy, she needs a body. A soul. A love. She found him - he followed her. However, by wanting to inhabit the earthly envelope of this subjugated being, is she not revealing him to himself and opening the door to the infinite consciousness of the world in which she herself wanders? Doesn't she condemn herself to remain forever a prowling spectre in search of a beauty buried in the others, the living, who abandon her, in spite of themselves, after having been delivered by her fine and indigotated hands? What if the lovers defied the sacred laws and the profane codexes by realizing the fusion of the earthly and the celestial that was considered impossible?
The French lyrics, mysterious and strong, follow the plot while constituting a collection of reflections sharpened by suffering, incomprehension and hope. Poems exuded from the changing shores of a wandering heart refusing the forbidden, they reveal a passionate soul. Greedy. Dark. The music is as much. "Sati I". Slow tempo, grainy guitar, acid synthesizer loop on which swells a disturbing leitmotiv, rhythm box as dry and almost as imposing as CROWN's. And a dirty voice, between sung and spoken, which psalmodizes at the limit of the comprehensible, like coming from the abyss. The presentations are made. Welcome to the intangible and dangerous kingdom of Sati. On this canvas, David Andersson weaves fluctuating atmospheres, burned by the bite of a cold fire releasing moving and poisonous laments, like "Sati II" and its theme as beautiful as a supplication. This second occurrence is based on a couplet/chorus structure more easily identifiable than on most of the other tracks, which drift more often towards an elsewhere as salvific as perilous, such as an evocation of Sati's metamorphoses, coupled with the haggard questionings of her companion. "Sati IV", struck by a heavy guitar riff, becomes languid to the point of staggering under the flogging rythm of the cymbals, while the dissonance settles in. Suddenly, a few sunny notes rise, punctuated by a tirade in Swedish uttered by a laughing girl on a background of chirping birds. An awakening, among many others. The impression of hearing a doom rock version of Christopher Nolan's Inception can seize the listener that each composition expels from a reality to another, like "Sati III", whose alert rhythm lets escape a tune that seems straight out of an album of The Night Flight Orchestra. The tension becomes paroxysmal until a Jean-Michel Jarre-like synthesizer loop transitions into a solo with an Anderssonian feel on a coda comparable to that of The Beatles' "I Want You (She's So Heavy)". Starting on similar and resolutely heavy bases, "Sati VII" makes a surprising jazzy lurch while the vigorous "Sati IX" alias « The Chess Song » (see the clip) starts on a toxic scream relayed by a cheerful motif that one would think escaped from a recent Soilwork production. The growing intensity that drowns in a final cry of infected despair might have deserved a more audacious resolution than a very good but too peaceful six-string solo - only frustration.
As for "Sati VIII", initiated by a synth loop reminiscent of those heard on NFO's Aeromantic, it progresses serenely before a hypnagogic guitar reminiscent of Kill the Thrill instills a feeling of incomplete awakening. This feeling is in perfect adequacy with the superb teeming videos, ashen of black and white, sometimes tinted of a sporadic red ("VI") or incandescent ("VII"), regularly iridescent of the precious revealing blue. The oniric scenes follow one another, dreams manipulated by an omniscient and fragile entity which would oblige the dreamer to become aware of it. For the nightmare is never far away and it is necessary to face it, to surpass it in order to avoid the terrible submersion. A difficult struggle to which "Sati VI" testifies, one of the most striking pieces because this time, the singing, or rather the narration is done by Tabris, releasing her own words with a feverish shyness. The diction is first distinct, a torn echo of a powerfully melancholic sequence preceding a calmer and more « emotional » atmosphere that Amenra would not have disowned in its lulls. The last third, distorted, decadent, frightening, is a plunge into the heart of anguish, barely dampened by a Gilmourian solo. At the end of the journey, a new shore, a fierce mineral splendor visible at the end of the clip, in contrast with the wise river of the final section whose cordial beginnings quickly give way to the threat of a surly guitar stubbornly playing over a vintage keyboard hammered with cymbals. By this feverish denouement, the duo suggests that happiness is a paradoxical pursuit, in suspense, which is brilliantly expressed on the fifth movement beginning under the storm of massive chords that a solar melody flies over. This inexorable march is abruptly interrupted by several frenetic strikes from which a reborn light emerges, while Andersson's rumblings choke and fade away on a magnificent theme, among the most moving that the Scandinavian has recorded.


« But no seal silences
the soul in despair
that a deep ink inspires.
Its cry, even muffled
remains deafening.
»
Sati IX

Emerging from the prodigious obsessions of two tormented creators, Sati I-X is a fable with pungent and graceful accents where the splendors mingle with the putrid, the filth clusters with the dazzling. Protean, dense, aerial, unhealthy, radiant, the journey devours the traveler and spits him out from continent to continent, both regenerated and coated with the nourishing sap of doubt. Metal, rock, prog, doom? The language that assembles the words, the images and the sounds of Sati borrow from grammars that are certainly familiar but with a rare, even unheard of articulation. The meeting between David Andersson, the songwriter with winning formats, and Tabris, the chimera weaver, gave birth to a sumptuous monstrosity. To contemplate it is not without any risk.


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