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CHRONIQUE PAR ...

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Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 17 décembre 2020
Sa note : 18/20

LINE UP

-Roger Keith "Syd" Barrett
(chant+guitare)

-Richard William "Rick" Wright
(chant+claviers+célesta sur "The Gnome")

-George Roger Waters
(chant+basse)

-Nicholas Berkeley "Nick" Mason
(batterie)

A participé à l'enregistrement :

-Peter Jenner
(narration sur "Astronomy Domine")

TRACKLIST

1) Astronomy Domine
2) Lucifer Sam
3) Matilda Mother
4) Flaming
5) Pow R. Toc H.
6) Take Up Thy Stethoscope and Walk
7) Interstellar Overdrive
8) The Gnome
9) Chapter 24
10) The Scarecrow
11) Bike

DISCOGRAPHIE


Pink Floyd - The Piper at the Gates of Dawn
(1967) - rock psychédélique - Label : EMI



L'histoire de Pink Floyd commence par un malentendu. Lorsque paraît en juin 1967 "See Emily Play", son deuxième single cristallin, les auditeurs qui le découvrent à la radio pensent avoir affaire à un groupe affable qui ne leur veut que du bien. Ils le propulsent alors dans le top 10 des charts britanniques, ajoutant cette vignette illuminée de chœurs solaires à la bande-son du Summer of Love. De quoi laisser dubitatifs les privilégiés ayant assisté aux shows du quatuor, truffés d’effets stroboscopiques nimbant de longues improvisations dominées par la distorsion. Par quel tour de passe-passe les Anglais vont-ils parvenir à faire cohabiter ces deux tendances a priori incompatibles sur leur premier grand format ?

S'ils avaient écouté "Arnold Layne", le single précédent largement censuré par les radios, les nouveaux amis d'Emily auraient perçu une facette un peu moins consensuelle d'un collectif qui, pour ses débuts en studio, narre la mésaventure d'un travesti voleur de sous-vêtements féminins et doit remanier les paroles jugées trop ouvertement sexuelles de sa face B ("Candy and a Currant Bun") à la demande de sa maison de disque. Celle-ci n’a pourtant pas l’air de regretter d’avoir signé les quatre ex-étudiants, trois en architecture et le plus créatif aux Beaux-Arts, puisqu’elle laisse à leur disposition le studio n° 3 d'Abbey Road pour une durée royale d’un trimestre – dans la logique des délais à rallonge qu’elle accorde désormais aux Beatles qui usinent dans le même temps et dans le studio d’en face (le n°2) une petite chose sobrement intitulée Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band, parue deux mois avant The Piper at The Gates of Dawn. L’intrigant libellé, tiré du roman de Kenneth Grahame Le Vent dans les Saules (The Wind in the Willows en v.o., publié en 1908), se réfère à Pan, dieu grec de la nature à qui il arrive de souffler dans la flûte qui porte son nom durant ses excursions montagnardes. L’atmosphère bucolique ainsi suggérée est radicalement démentie par "Astronomy Domine", séquence d'ouverture qui donne l’impression d’avoir été captée en direct d’une capsule spatiale annexée par une secte venue du futur dont les membres à la voix blanche et incantatoire auraient dangereusement forcé sur les substances. La six-cordes est saturée, grinçante, menaçante, la batterie intimidante, la basse impérieuse. Et ces claviers... Intrusifs et toxiques, voiles frémissant de rêveries torpides se muant en spectres glacés, ils forcent à se soumettre. À s’abandonner. Ou à fuir.
Connectés sans retenue à un monde indéfriché, ceux qui se faisaient appeler naguère The Meggadeaths effraient et renvoient d’un coup d’un seul les équipages de rock psychédélique, majoritairement nord-américains, à leurs gentils délires sous fumette. L'exploration de cette terra incognita sonique trouve son expression paroxystique sur "Interstellar Overdrive", plongée aphone et hallucinatoire de près de dix minutes dans un vortex obscur secoué de trépidations, crissements, accélérations et autres bruitages expectorés par la chambre d'écho Binson Echorec, joujou magique qui transforme orgue et guitares en sentinelles distordues de marches célestes. Pourtant, aussi marquantes soient-elles, ces occurrences cosmiques, en phase avec les ambiances développées sur scène par les ex-Sigma 6, ne sont pas majoritaires. La plupart des compositions sortent en effet de la même boîte à musique que les deux singles précités – "See Emily Play" a d’ailleurs été enregistré durant les sessions de The Piper at The Gates of Dawn qui sortira sept semaines plus tard. Certes, les tentatives d’hybridation, ou en tout cas les recherches d’un juste milieu, ne sont pas absentes. Mais bien que participant pleinement au climat intranquille, parfois menaçant, de la réalisation, "Pow R. Toc H." et "Take Up Thy Stethoscope and Walk" s’apparentent davantage à des exercices de style qu’à de franches immersions en des contrées inédites, le dernier nommé frisant le n’importe quoi façon collage factice faussement téméraire. Il s’agit de l’unique morceau à ne pas avoir été écrit ou co-écrit par Syd Barrett, guitariste, chanteur principal et architecte de la première œuvre floydienne, que sa foisonnante imagination modèle en grande partie sur des rengaines sucrées-acides à la trompeuse fonction décorative.
En net décalage avec les expéditions sidérales sus-évoquées se succèdent une demi-douzaine de chansons à l'apparente candeur, davantage en accord avec le classique de la littérature enfantine ayant inspiré le titre de l'enregistrement mais qui laissent cependant un arrière-goût d’innocence gâtée. Sans doute parce que ces histoires de chat, de gnome ou d’épouvantail dissimulent à peine les encouragements à briser les règles que chantonne un artiste à l’esprit libre, franchissant allègement les « portes de la perception » - ainsi "Flaming" fait-elle référence aux hallucinations résultant de la prise de LSD dont Barrett fait une importante consommation. Sans se montrer aussi impliqués dans cette quête de la libération des sens et des idées, ses compagnons, habiles musiciens répondant aux noms de Nick Mason (le solide batteur,) son binôme Roger Waters à la basse tellurique et Rick Wright au clavier des songes, transmettent néanmoins une vigueur déterminante à un corpus qui, sans eux, en serait probablement resté au stade d'agglomérat de bidouillages invertébrés. Leurs saisissantes interventions, perverties par les inquiétants effets sonores qui filtrent leurs instruments, expédient les ritournelles dans un univers parallèle où les rejoint "Bike", déclaration amoureuse à base de bonshommes en pain d’épice et de vieille souris dont le refrain est annoncé par ce qui ressemble à deux coups de feu. Puis la loufoque et entêtante piste finale s’abîme dans une apocalypse bruitiste ponctuée de rires passés à l'envers et en accéléré, caquetages ricanants qui semblent ne jamais devoir cesser, tel un ultime pied de nez au conformisme et à la raison.


Somme des audacieuses fulgurances d'un créateur fuyant les conventions, le cœur en enfance, la tête dans les étoiles, The Piper at the Gates of Dawn déconcerte autant qu'il fascine. Relevant à la fois du trip astral et du recueil de comptines, l'album inaugural de Pink Floyd laisse entendre une musique électrifiée à la noirceur singulière, dont les instigateurs sont capables de façonner aussi bien les artefacts d'une galaxie troublée que des mélodies touchantes d'ingénuité vénéneuse. En quarante minutes, les ambitieux Londoniens ringardisent les gratouilleurs mythomanes et autres hippies émollients en mettant la notion d'intensité au centre de leur démarche à l'instar de Jimi Hendrix et, comme le Velvet Underground quelques mois avant eux, magnifient l'inconfort dont ils font sourdre une énigmatique beauté. De nouvelles bases sont jetées : le rock entre dans une autre dimension.



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