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CHRONIQUE PAR ...

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Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 20 novembre 2020
Sa note : 16/20

LINE UP

-Gustaf Henrik "Henke" Palm
(chant+guitare+claviers+vibraphone
+basse+percussions)

-Martin "Konie" Ehrencrona
(saxophone+claviers+vibraphone
+percussions+programmation)

-Tor Sjöden
(batterie+percussions)

Ont participé à l’enregistrement :

-Ana Norberg
(chant sur "(I Hate) People" et "Rats")

-Sara Taylor
(chant sur "Missoula" et "Elephant")

TRACKLIST

1) Missoula
2) Systema
3) Dogs
4) (I Hate) People
5) F43.8
6) Coma
7) Elephant
8) Rats

DISCOGRAPHIE

Many Days (2017)
Poverty Metal (2020)

Palm, Henrik - Many Days



« J'emmerde les genres. L'identité et le sentiment sont plus importants. » Lorsque Henrik Palm surgit des recoins obscurs de l'underground suédois en cette décennie vieillissante, ce n'est pas pour profiter de la notoriété qu'aurait pu lui conférer sa surprenante participation au sein de Ghost dans le but de concurrencer la machine à tubes qu'il vient de quitter avec les autres « Nameless Ghouls » - les employés masqués du patron Tobias Forge - sur fond de rancœur artistico-financières. Les ambitions du jeune trentenaire sont plus modestes, en apparence, mais aussi plus prometteuses : brasser ses influences musicales et cinématographiques déviantes pour en extraire l'essence poisseuse, le sombre substrat.

En intitulant l'une des huit pistes de son LP inaugural "(I hate) People", Henrik Palm offre un indice autant qu'une question à trancher pour ses futurs auditeurs : black metal ou punk ? Si réduire Many Days à un style en particulier serait passer à côté de l'album, il n'en reste pas moins que celui-ci penche nettement vers un rock âpre qui prend parfois son temps, à l'image de cette déclaration de haine de l'espèce humaine traversée de bout en bout par un motif implacable et désabusé. Toutefois, Palm évite de se complaire exagérément dans une noirceur convenue en délivrant un refrain en forme de supplique lumineuse, qui finit par s'étioler dans le sillage fuyant d'une mélopée fragile. Ce contraste clair/obscur donne tout son charme vénéneux à une réalisation annoncée par un quasi instrumental à l'équilibre précaire, marqué par un riff de guitare à la fois sale et élégant qui sinue avant de tenter d'atteindre la lumière, puis retombe dans une pulsation désespérée. La batterie est sèche, légèrement en retrait et progresse sur un beat métronomique qui donne un swing que Palm déclarait pourtant ne pas souhaiter. Mais le Scandinave n'est pas du style à vouloir tout contrôler, laissant les morceaux vivre leur vie selon les interventions des collègues qui sont venus lui prêter main forte. Il en résulte parfois quelques maladresses, tel le discours trop long, psalmodié d'une granitique voix féminine en coda de ce liminaire "Missoula", qui instaure d'emblée une atmosphère irradiée comme une chape de plomb anthracite sortie d'un conte pré-apocalyptique.
« Pré » et non « post » : l'humanité est laide mais elle bouge encore. Ainsi le nerveux "Systema" débarque tout en guitares menaçantes et martèlements, offrant l'occasion à Palm de faire monter la tension entre deux couplets lâchés d'un ton faussement blasé, à mi-chemin entre Snake de Voivod période Angel Rat et un Pete Doherty sous cachetons. Sur "Coma", autre occurrence gorgée d'énergie grinçante, le natif d'Uppsala se fâche pour de bon, balance une guitare noise à la Sonic Youth tout en maintenant une tonalité heavy qui rappelle, même si l'habituelle association du terme metal n'est ici pas vraiment justifiée, que le monsieur a longtemps sévi au sein du très mercyfulfatien In Solitude et fait quelques piges pour les gangs blackened thrash Gehenna et Vampire. La timide modulation au mitan n'apporte pas le climax escompté sans compromettre pour autant une densité qui prend une forme très différente sur les deux chansons de clôture aux libellés zoologiques. Progressant sur un tempo martial claqué à la boîte à rythme et débordant d'écho saturé tel un avatar flippant du bizarroïde "Deutsch Nepal" d'Amon Düül II, '"Elephant" est porté par une ligne de piano inexorable, dont le caractère obsédant rappelle "Fundament" que Palm avait composé avec les progueux de Gösta Berlings Saga. Les deux saxophones, d'abord soutiens discrets puis solistes dissonants, renforcent le climat décadent façon To Mega Therion de Celtic Frost, le modèle revendiqué de cette incursion inconfortable qui n'est pas sans évoquer également le passé psyché de Palm au sein des punks lents de Pig Eyes.
Une dernière accélération n'aurait pas été de refus après ce pesant cauchemar mais c'est pourtant à une allure très tranquille que chemine "Rats", un duo dominé par les inflexions flûtées de la compagne occasionnelle du gars Henke qui gratouille sa six-cordes dans son coin, invoquant un orgue floydien qui émerge à mi-parcours des volutes de réverb, prélude à une mélodie douce comme une caresse soulignée par un vibraphone intermittent. Un épilogue délicat qui s'inscrit dans la lignée des titres apaisés du recueil, tel l'instrumental "F43.8", écrit au départ pour In Solitude mais que le groupe n'a jamais terminé, dont le thème faisant vaguement songer à celui de "Transatlantic Blues" des compatriotes de The Night Flight Orchestra tourne gentiment en boucle avant de muter via des synthés spectraux façon "Radioland" de Kraftwerk. Et puis il y a "Dogs" – encore des bestioles – probablement le sommet de l'œuvre sur lequel le timbre de Palm se fait accueillant tandis que des arpèges cristallins annoncent des couplets empreints d'une vive sensibilité. On sent néanmoins les guitares prêtes à rugir – ce qui ne manque pas de se produire sur le refrain à fleur de peau, prélude à un solo de six-cordes rare et rageur.


Plus excitant que la manifestation prévisible d'un énième projet-exutoire à tendance occulte, Many Days laisse entendre un musicien talentueux qui aime mélanger les genres – à peu près tous ceux qui ont un rapport avec le rock. Brouillant intelligemment les repères, le métalleux repenti Henrik Palm se joue des codes et se laisse porter par les soubresauts d'une inspiration toute en contrastes, entre déflagrations et mélancolie, illuminations et colère. Tout n'est pas maîtrisé à la perfection et c'est précisément ce qui rend ce premier essai si attachant : la part belle faite à l'instinct, à l'absence apparente de calcul, en opposition totale avec l'approche tacticienne de son ancien mentor. Et bon sang, ça fait du bien.



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