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CHRONIQUE PAR ...

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Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 07 octobre 2020
Sa note : 17/20

LINE UP

-Robert Troy "Bobby" Kimball
(chant)

-Steven Lee "Steve" Lukather
(chant sur "Georgy Porgy" et "Angela"+chœurs+guitare)

-David Frank Paich
(chant sur "Manuela Run", "Rockmaker" et "Angela"+chœurs+claviers)

-Steven Maxwell "Steve" Porcaro
(chant sur "Takin' It back"+chœurs+claviers)

-William David Hungate
(basse)

-Jeffrey Thomas "Jeff" Porcaro
(batterie)

Ont participé à l'enregistrement :

-Lynda Cheryl "Lynn" Smith
(chant sur "Georgy Porgy")

-James Ronald "Jim" Horn
(saxophone+instruments à vent)

-Charles Benton "Chuck" Findley
(cuivres)

-Roger Linn
(claviers)

-Lenny Castro
(percussions)

TRACKLIST

1) Child's Anthem
2) I'll Supply the Love
3) Georgy Porgy
4) Manuela Run
5) You Are the Flower
6) Girl Goodbye
7) Takin' It Back
8) Rockmaker
9) Hold the Line
10) Angela

DISCOGRAPHIE

Toto (1978)
Hydra (1979)
Isolation (1984)
Falling In Between (2006)

Toto - Toto
(1978) - rock hard rock hard FM - Label : Columbia CBS



Passer de l'ombre à la lumière. Une envie. Une ambition. Un péril, aussi : se brûler les ailes au soleil de Californie, pas le genre à faire de cadeaux. Le pari est risqué, mais interpréter ses propres chansons, faire vivre ses créations plutôt que les confier à d'autres, aussi talentueux soient-ils, est une perspective diablement alléchante ! Les jeunes gens qui viennent de monter un groupe au nom étrangement simple, Toto, sont de la trempe des conquérants. Des rêveurs. Ils n'ont ni les bonnes fringues, ni les bonnes coiffures, ni le bon pedigree pour faire du rock au moment précis où celui-ci prétend s'épanouir dans la crasse et la violence. Mais ils s'en fichent. Ils vont essayer quand même.

Qui avons-nous ? Des enfants de la balle aux darons réputés, des post-adolescents sortis de la même pépinière à talents (la Grant High School de Los Angeles), d'habiles musiciens en pantalons de velours qui mettent la misère à leurs concurrents pendant les bands contests, de jeunes requins de studio aux grosses lunettes carrées. Deux sont frangins, le batteur Jeff et l'un des claviéristes, Steve. Nom : Porcaro. Tous ont déjà joué et composé pour des artistes renommés – Boz Scaggs, les duettistes de Steely Dan ou encore Alice Cooper qui s'apprête à sortir l'album From the Inside auquel ils ont collaboré. David Paich, l'autre joueur de piano, a également produit un titre d'Aretha Franklin, "Break It To Me Gently", numéro un au classement R&B US en 1977. OK, il n'a pas fait ça tout seul, papa était avec lui - mais tout de même, vingt-trois ans, Junior… Il y a deux vieux aussi - la trentaine : un bassiste qui assure pour les pointures dans l'anonymat et un chanteur bigger than life originaire de Louisiane à qui on ne la fait pas - plus de dix piges à rouler sa bosse dans les bouges du bayou avant de migrer à L.A. pour végéter dans des gangs sans avenir. Le dernier en date, S.S. Fools vient de splitter : ni une ni deux, Bobby Kimball se présente devant les fragiles qui tentent de mettre sur pied leur caprice d'enfants gâtés avec une composition de son cru sous le bras, ou plutôt dans le gosier, "You Are the Flower". Une bluette un peu molle que ses nouveaux partenaires retiennent sur l'album originel sobrement intitulé Toto, après l'avoir garnie d'arrangements de cordes, de chœurs et de couleurs funky - ou de l'art d'apprêter une occurrence sans atouts majeurs afin de lui faire une place dans une œuvre aux multiples influences.
Cette orientation tous azimuts est revendiquée par ces instrumentistes recherchés ayant épaulé des pointures d'horizons divers et donne une explication flatteuse au choix du nom du collectif – Toto pour « universel » en latin – alors que les gars ont juste flashé sur le blase du chien dans le Magicien d'Oz. Ainsi le ton de l'ouverture digne d'un générique de série télévisée, baptisée "Child Anthem" en référence à l'Année internationale de l'Enfant que l'UNESCO vient de décréter pour 1979, est plutôt à l'emphase – Te Deum de Charpentier style. Menée à un rythme allègre, elle lance idéalement le vigoureux "I'll Supply the Love", dont les couplets sautillants relaient malicieusement un refrain chauffé par une chorale que mène un Kimball faisant admirer son chant clair et puissant, pas strident mais bien perché – la nemesis de Leonard Cohen, en quelque sorte. La coda instrumentale et enjouée flirte avec la démonstration, pas tant de virtuosité que de cohésion, remarquable pour une formation ayant à peine une année d'ancienneté. Les lascars ont beau être d'excellents interprètes, ils ne font pas exagérément étalage de leurs aptitudes – les allergiques aux solos interminables n'ont rien à craindre, ce n'est pas le genre de la maison. Même le guitariste Steve Lukather est sobre sur ce point, n'allongeant  - modérément – la sauce que sur "You Are the Flower" et "Girl Goodbye", l'autre morceau secoué de l'enregistrement. Celui-ci aurait sans doute gagné à être quelque peu raccourci pour encore plus de percussion – gageons qu’une troupe bien avisée en réduirait judicieusement le minutage si elle décidait de le reprendre. Qu'importe, le motif à la fois rude et chaloupé l'emporte sur ces réserves, dopé par un Kimball tendu comme une corde de force basque.
Le contraste est net avec les plages moins frénétiques, mais pas émollientes pour autant, que le sextet insère judicieusement entre deux éclats : le tendre "Takin' It Back" est chanté par un Steve Porcaro tout en sensibilité avant de s'emballer gentiment sur la fin, le fil délicat de la mélopée d'"Angela" se déchire en fières scansions tandis que "Georgy Porgy" est plus balancé, en partie grâce à la prestation de Cheryl Lynn pour laquelle Paich a co-écrit le hit disco "Got to be real" qui a cartonné dans les charts nord-américains à l'été 78. Certes l'étoile montante du R&B en fait un peu trop à force d'inflexions maniérées, soulignant lourdement la répétition en boucle des paroles de la comptine quasi-homonyme "Georgie Porgie", bien connue des petits Anglo-Saxons. Toutefois son timbre participe de l'atmosphère chaleureuse dans laquelle baigne le recueil, caractérisé par un son rond et amical, à une distance assez considérable du tranchant décharné du punk émergent. Cette production solaire est loin d'être étrangère à l'entrain généré par le thème presque enfantin de "Manuela Run", en opposition radicale avec des paroles évoquant la lutte pour la survie, de même qu'elle renforce l'impact de "Rockmacker" dont les accents mélancoliques font plutôt songer à un crépuscule consumé de regrets. Aussi chatoyantes soient-elles, ces pistes ne sont pas dotées du gimmick fatal qui les aurait transformées en tubes. "Hold the Line" a ce truc en plus. Le schéma paraît simple : un riff futé et accrocheur, des couplets qui font monter la tension avant que celle-ci n’explose sur un refrain spectaculaire à l’efficacité renforcée par une chorale fiévreuse. Des milliers de collectifs pop et rock ont sué toute leur existence, souvent en vain, pour atteindre ce graal : Toto y parvient dès son premier essai. Aucun doute : ces types sont doués.


Un magistral tour de force : voilà ce qu'ont réalisé les roublards juvéniles de Toto dès leur entrée dans le game. Techniciens de haut niveau, les jeunes briscards promis à une carrière d'employés de labels au service de stars plus ou moins confirmées prennent leur destin en main en exploitant leur savoir-faire à leur propre avantage. Le résultat est un enchaînement de séquences savoureuses et variées se partageant entre rock aux accents funky, douceurs pop et ruades de guitare incisive. Alors non, ces castors juniors angelenos habillés comme leurs grands-pères qui rembourrent leur LP inaugural de synthés affables n'appellent pas à l'émeute et n'ont rien à voir avec une quelconque révolte, musicale ou quoi que ce soit d'autre. Mais ils savent injecter de l'intensité à leurs élixirs anti-morosité et prouvent d'emblée qu'ils sont capables de claquer un hit. C'est une évidence : l'histoire de ces garçons ne fait que commencer.



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