18410

CHRONIQUE PAR ...

98
Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 14 août 2020
Sa note : 17/20

LINE UP

-Nicolas "Sal-Ocin" Van Meirhaeghe
(tout)

Artwork et design :

-Christel "Nesisart" Morvan


TRACKLIST

1) Sounds From Beyond

DISCOGRAPHIE


Empusae - Sounds From Beyond
(2020) - ambient Organic, Ritual, Electro-Acoustic, Doom, Post-Industrial Soundtrack - Label : ConSouling Sounds



Le triangle de Penrose. Sans doute un rien déroutant comme image pour introduire mon propos. Ce qu'il y a de stimulant dans l'esprit humain, c'est que celui-ci, bien que conscient des limites que lui posent ses trop faibles capacités et ses perception sensorielles limitées, est et sera sans doute toujours en quête de saisir l'insaisissable, l'insondable, l'invisible, ou l'abstraction pure et simple. Les arts sont, sur ce point, un terrain fertile d'expression de cette quête fébrile et désespérée. De ce besoin « d'écrire » l'impossible pour le toucher fictivement du doigt. Afin de nous rapprocher du sujet qui va nous intéresser ici, prenez en main simplement les ouvrages de Maupassant (Le Horla) ou de Lovecraft (L'Appel du Cthulhu). Ils illustrent, avec éloquence, à quel point notre esprit peut se retrouver égaré, préférant souvent croire en la folie qu'en quelque chose qui le dépasse, terrorisé par la monstruosité de ce qui fait opposition à sa propre logique.

J'avoue aimer naviguer à vue sur cette ligne sise entre rêveries et réalité que ces créations parviennent d'une façon ingénieuse à tracer, pour un instant rendre concevable l'insaisissable. Car ce qui n'est pas admissible dans le monde physique, devient accessible en mots, dès lors que l'on s'autorise à sortir du cadre académique. Des univers et des logiques nouvelles naissent sans cesse de l'idée d'abstraction, et l'inspiration s'écoule alors comme une étrange rivière faite de points d'interrogations mêlés de vœux de sublimation, suscitant notre émoi, éveillant en nous d'autres sensibilités et des appétits nouveaux. Une géométrie peut donc devenir abstraite et nous l'entendrons comme telle, à la manière de ce triangle de Penrose que soudain nous pouvons concevoir bien que notre esprit soit incapable d'en réaliser les contours dans le monde physique. À l'image encore de l'ensemble de l'univers lovecraftien qui marque d'avantage les esprits par le désaxement qu'il préfigure que par l'horreur sous-jacente qu'il suggère. Et ainsi, Sounds From Beyond, m'inspire ce même étrange sentiment. Ses sonorités, à leur tour, créant un entrelacs de sensations difficiles à qualifier, comme un petit bout de quelque chose qui n'a pas de contours physiques mais qui pourtant existe bel et bien puisque je peux l'entendre, il me suffit de fermer les yeux à mon monde réel et de me laisser porter.
J'ai été conviée à plonger dans cette composition et rien qu'à ce nom, je savais déjà que l'éloquence du propos musical ne pouvait qu'être au rendez-vous. Ainsi que je l'ai suggéré plus haut, ce titre unique tire grandement inspiration de l'univers lovecraftien. Pour être plus exacte, Nicolas Van Meirhaeghe souhaitait créer l'atmosphère musicale propice à une parfaite immersion dans le jeu Arkham Horror, ce jeu qui de manière inédite vous conduit à compter, non sur vos points de corps ou d'esprit, mais sur vos points de santé mentale. Mais notre inspiré compositeur s'est sans doute laissé emporter par ce grain d'ingénieuse « folie » qu'on lui connaît, et c'est un véritable film sonore qui est ainsi né. À titre personnel, je lui préfère le qualificatif de songe éveillé ou de création hallucinée. Il est tout à fait possible de se départir de l'univers lovecraftien dont il s'inspire et d'inventer sa propre histoire. Cette pleine liberté de se laisser conduire par son propre imaginaire est d'ailleurs caractéristique de la musique d'Empusae, car quelque soit l'inspiration à laquelle la composition tire source, nous menons toujours notre propre voyage sur ces nappes étranges. C'est ce qui a gouverné également la création de ce splendide artwork, signé Christel Morvan (Nesisart), qui a ainsi tracé ce qu'elle a « vu » à cette écoute (cet artwork a ensuite été sérigraphié « à l'ancienne » par le 7ème Œil), offrant ainsi à tout amateur du style de s'approprier cette élégante symbiose de deux arts : le musical et le pictural. Quant à mon propre imaginaire, cette fois-ci, il pourrait débuter, comme un titre de The Great Old Ones, par ces mots : « Je ne suis pas fou ».
Il n'est déjà que ce chant introductif. Serait-ce quelque soixante-dix-huit tours récupéré dans un obscur grenier que mon fidèle gramophone saurait restituer avec un certain charme désuet, ou aurais-je embarqué dans une machine à remonter le temps pour coller mon œil à la fenêtre d'un passé dont j'ignore tout... Années vingt, dirais-je... Oui. Mais la scène, quoi quelle puisse-être, m’apparaît lointaine, brumeuse, comme si je ne devais faire autrement que m'en détourner. Les silhouettes qui soudain se dessinent pour colorer de vie l'instant fugace, disparaissant aussi soudainement que j'ai cru les observer ou les inventer. Simples fantômes. Quelque chose d'autre vient me happer. Quelque chose qu'il me semble soudain bien plus impérieux de suivre. Un souffle. Et je me détourne. Sont-ce alors mes pas qui résonnent ou ceux d'un étrange guide sans mots ni visage ? D'une régularité accablante, ses pas – ou l'écho des miens – me devancent tandis que ce souffle devient de plus en plus perceptible et qu'il dessine autour de moi un obscur corridor dans lequel je m'enfonce à présent. Est-ce que je m'enfonce d'ailleurs ? Ou bien est-ce que je m'élève ? Est-ce un escalier que j'emprunte ? Cette sensation ténébreuse qui m'enveloppe me porte à croire que je pénètre dans les méandres du monde souterrain. Mes sens sont troublés. Par ce grincement qui soudain vient tourmenter mes tympans. Dois-je m'y accoutumer ? Est-il inquiétant ? Présage-t-il quelque menace à venir ? Fait-il froid ou chaud ? L'air circule, oui, il me semble bien, puisque je perçois ce courant d'air qui m'enveloppe, et je respire bel et bien. Je continue d'avancer, oubliant peu à peu mes réflexes, mes habitudes.
Infini me semble le tracé qui s'ouvre devant moi. Cadencé par ces pas, ce rythme imperturbable. Je sais cependant que je progresse. À la façon dont l'espace se déploie à la mesure de ces souffles, grondements étranges et sonorités incongrues qui s'amplifient, suggérant autant de couloirs qui s'élargissent, de niveaux qui se révèlent, mais aussi, d'ombres qui se forment peu à peu autour de moi et me font comprendre que je change d'univers pour en pénétrer un autre, inconnu et... « habité ». Suis-je intruse ou au contraire invitée ? Je l'ignore. Le sentiment qui s'élève en moi à l'écoute de cette déroutante mélopée est uniquement désaxement, mais je ne peux que poursuivre, irrésistiblement attirée. Ce n'est pas l'angoisse qui me noue le ventre, alors que cette étrange poix qui m'enlace devrait m'inspirer une impression d'occlusion, faire jaillir le malaise. Je suis gouvernée par cette attirance pour la notion d'inconnu. Et rien ne vient jaillir au détour d'un angle pour m'effrayer et me faire reculer. Pour la simple et bonne raison qu'il n'y a aucun angle en ces lieux. Il n'y a nulle cassure, le rythme est lent et régulier et je sens ma progression conduite de main de maître. Je ne suis même pas véritablement poussée à continuer. Je le fais de moi-même. Naturellement.
Mais alors que je prends conscience de cet état de fait, ce chant initial dont je me suis détournée pour m'enfoncer dans ce long corridor, s'élève à nouveau, plus lointain encore que naguère, et m’apparaît comme si je contemplais la surface du monde depuis les profondeurs abyssales d'un océan, une surface abstraite, inatteignable désormais de mes vœux. Non, je ne suis pas folie. Mais, je tends cependant à m'interroger. Où suis-je ? Je me sens avalée peu à peu. Je traverse un songe qui n'est pas le mien, et pourtant... Pourtant je poursuis cette route. Je ne reviens pas à la surface. J'avance. Jusqu'à percevoir cette lueur douce qui un instant m'apporte un sentiment de paix émue. Et puis ensuite, ensuite... Je ne sais, je suis perdue ?.. Alors, alors la vraie folie ? Celle que j'ai tue jusqu’à cet instant ? Je vous laisse à présent, faire votre propre voyage, puisque là est le but de cette chronique, vous inviter à mener votre propre périple au cœur de ces ondes sonores et non point révéler les clés de l'énigme que vous allez vous-mêmes inventer à l'écoute de ces nappes fascinantes.

La sensibilité si particulière de Nicolas Van Meirhaeghe semble lui offrir le don de sublimer chaque sujet dont il s'empare. Une fois encore, Empusae nous ouvre les portes d'un univers déroutant et tout à la fois ensorcelant, dans lequel on aime à s'égarer et où la perte de repères devient soudain quelque chose de particulièrement attrayant. Je reste toujours encore émue à la découverte de ses compositions au charme aussi troublant qu'un sortilège dont on ne sait s'il est lancé pour nous perdre ou nous guider




©Les Eternels / Totoro mange des enfants corporation - 2012 - Tous droits réservés
Trefoil polaroid droit 3 polaroid milieu 3 polaroid gauche 3