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CHRONIQUE PAR ...

100
Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 02 juin 2020
Sa note : 13/20

LINE UP

-Martin "LeMar" Rammel
(chant)

-Ralph "Ralf" Hubert
(guitare+basse)

-Peter "Lake" Sjöberg
(guitare)

-Alexander "Alex" Landenburg
(batterie)

TRACKLIST

1) Landscape 1 - Into the Void
2) Mental Entropy
3) A Colony of Liar Men
4) Landscape 2 - Waste Land
5) Mindeater
6) The Hollow Men
7) Landscape 3 - Inharent
8) When All Hope Is Gone
9) A Farewell to Eternity
10) Landscape 4 - Pleasant Ground (adaptation de "Sevilla", 3ème pièce de la Suite Espagnole op. 47 d'Isaac Albéniz)

DISCOGRAPHIE


Mekong Delta - Tales of a Future Past
(2020) - thrash metal techno thrash - Label : Butler Records



Quand on demande à Ralf Hubert la raison pour laquelle l'attente fut aussi longue – six ans – entre les deux dernières livraisons de Mekong Delta, le bassiste et leader du collectif de thrash technique répond que jamais il ne dévoiera son exigeant processus de création et qu'il ne faut pas compter sur lui pour balancer des ritournelles aguicheuses (en vrai, il emploie un mot moins flatteur) afin de séduire le chaland. Les aficionados sont d'ors et déjà rassurés, l'objet de leur dévotion ne sera pas galvaudé à des fins mercantiles – ce qui aurait été extrêmement étonnant étant donné l'invariabilité de la ligne directrice impulsée par le boss depuis plus de trois décennies. Mais que se cache-t-il derrière cette prétention assumée ?

La réponse tient en quelques mots : la même chose que la dernière fois, et les fois précédentes. À une ou deux nuances près. Sur le douzième LP de la section de Velbert, on retrouve le rouleau compresseur made in Delta qui étire et répète le thème principal au gré de modulations insérées avec une telle fluidité qu'elles donnent l'impression de ne jamais pouvoir détourner l'engin d'une route pas forcément rectiligne, mais en tout cas sévèrement balisée. L'épique "When All Hope Is Gone" offre une juste illustration de ce mode opératoire : à une séquence acoustique sur fond de synthés dont les variations harmoniques instaurent un climat inquiétant qui permet au chanteur Martin LeMar de démontrer une certaine aisance dans les aigus, succède un motif grandiloquent faisant songer à du Blind Guardian soft et sur lequel les arrangements sonnent un peu cheap. S'ensuit une deuxième partie en ternaire, plus heavy, manifestement conçue pour faire monter la tension telle une valse toxique avant que la guitare se fasse enfin entendre à l'occasion d'un solo habilement mélodieux, mais dont le rendu sonore assez lointain semble déconnecté de l'emphase ambiante. Toute une préparation pour aboutir à un épilogue trop long quoique prometteur avec ces faux violons tendus à la Elend mais qui n'accouche pas de l'acmé attendue. Cette tendance au délayage est loin d'être nouvelle chez Mekong Delta, elle est même consubstantielle de l'entité germanique, mais elle met régulièrement l'attention de l'auditeur à rude épreuve.
Un titre comme "Mindeater" avec son riff heavy/thrash qui rappelle de plaisante façon le récent Metal Church aurait sans doute gagné à être davantage aéré plutôt que subir les assauts quasi illimités d'une double grosse caisse infatigable. Il convient cependant de préciser que sur Tales of A Future Past les compositions ont fait l'objet d'un soin renforcé, de sorte que leur conclusion, même exagérément différée, intervient de manière cohérente là où les pistes de In Mirror Darkly, le long jeu précédent, paraissaient être stoppées au petit bonheur la chance. En outre, le schéma d'écriture redondant ne fait pas obstacle, paradoxalement, à l'émergence d'ambiances mouvantes, le plus souvent à la faveur des traditionnels instrumentaux ici dénommés "Landscapes" qui scandent l'enregistrement. Petite musique d'horreur lovecraftienne, le numéro un en ouverture rappelle l'influence pluri-décennale des mythes des Grands Anciens sur l'univers du Delta, reconvoqués après que Hubert a flashé sur une illustration des Montagnes Hallucinées réalisée par le Parisien David Demaret alias Moonchild et recyclée afin d'orner la pochette du recueil. Le « Paysage » numéro deux et son tempo lourd et implacable font davantage songer à une bande originale de blockbuster tandis que le troisième, saccade lancée sur les mêmes rails que la plupart des autres titres, se voit doté d'une véritable cassure, événement suffisamment rare pour être souligné.
Quant à la quatrième occurrence, il s'agit de l'adaptation d'une pièce de musique classique, une autre coutume locale, à savoir "Sevilla", extrait de la Suite Espagnole d'Isaac Albéniz. Le traitement initial en mode bulldozer speed thrash est compensé par un passage acoustique de délicate facture, plus conforme à l'esprit de l'œuvre originale – moins au reste de l'album. Plus surprenante, l'atmosphère très folk/prog seventies nimbant "A Farewell to Eternity", sur lequel LeMar la joue sensible, contrastant avec ses vocalises habituellement puissantes à la Matt Barlow - dommage que l'intrigant pas de côté se termine dans le fossé en raison d'une fin abrupte qui annihile l'espoir d'un envol vers des horizons grisants. Ces incartades dans l'ensemble bienvenues ne parviennent pas tout à fait à rompre une certaine de forme de routine accentuée par une production faisant la part belle aux basses et particulièrement à l'instrument fétiche de Hubert, engendrant une trépidation perpétuelle qui instaure un groove indéniable, malheureusement au prix d'un manque de tranchant. Ce ronronnement diminue l'impact du thème syncopé de "Mental Entropy" ainsi que celui des harangues menaçantes de "A Colony of Liar Men" et contrarie la vélocité guidant "The Hollow Men", course menée à bonne allure mais ressemblant davantage à un tour de circuit dans le train de la mine qu'à une folle chevauchée sur le Grand Huit.


S'inspirant une fois encore de l'impressionnant Dances of Death, modèle référentiel mais qui commence à faire son âge – trente ans tout de même – Ralf Hubert délivre avec Tales of a Future Past un recueil foisonnant de metal sophistiqué, interprété par d'agiles complices à une allure majoritairement soutenue mais qui tend à se perdre en développements superfétatoires. Un déficit d'accroche et un son trop rond rappellent que la réalisation susnommée se distinguait, aussi, par son mordant et sa – relative – concision, deux caractéristiques qui font défaut au millésime 2020. La fresque est imposante mais peine à susciter l'enthousiasme, comme un tableau académique où le savoir-faire étouffe la spontanéité et l'émotion. De quoi confirmer la réputation élitiste de Mekong Delta - mais n'est-ce pas là le but recherché ?



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