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CHRONIQUE PAR ...

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Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 03 mai 2020
Sa note : 17/20

LINE UP

-Nicolas "Sal-Ocin" Van Meirhaeghe
(tout)

A participé à l'enregistrement :

-Marc "Dither" Titolo
(guitare)

Artwork et design :

-Christel "Nesisart" Morvan

TRACKLIST

1) Shabriri
2) Purah
3) Iso
4) Aesma

DISCOGRAPHIE

Lueur (2017)
Iter in Tenebris (2019)

Empusae - Iter in Tenebris
(2019) - ambient Organic – ritual – electro-acoustic - doom - post-industrial soundtrack - Label : ConSouling Sounds



Le sillon d'un disque centenaire comme une page ouverte de l'Ars Goetia. Une épée de Damoclès tenue fermement au dessus de ma tête. Un post industriel unique, déployé comme une invocation d'entités démoniaques. Où suis-je ? Cet univers ensorcelant m'est familier. Oui. Je me souviens. D'une Lueur. Une Lueur magnifique et ô combien troublante. Un rite envoûtant auquel je m'adonne si souvent. Mais le choses ont changé. Elles sont devenues encore plus sombres et intenses. Plus étranges, aussi. Plus captivantes encore... Je suis au bord de l'onde, et le rite de l'abstraction commence... Je ne peux qu'avancer, m'en emparer, le vivre.

Le flot sombre m'attire vers lui. Son encre. Cette illusion de profondeur. Est-ce une illusion ? Ma vue se resserre sur lui. "Shabiriri", le briseur de vue, rampe vers moi. Le rythme est lent, inquiétant, ponctué de frappes telluriques qui résonnent comme autant de murs tombant autour de mon esprit pour me barrer toute retraite. Je ne peux que m'enfoncer plus avant. Affronter l'inéluctable. Ce qui peu à peu se déploie dans mes tympans. Ces sonorités de plus en plus denses, de plus en plus tragiques et tout à la fois ensorcelantes. "Shabriri" est magnétique. Je ne peux que goûter l'eau de la rivière dans laquelle il baigne sa noire menace, y plonger les mains, la tête, le corps tout entier. Les ailes noires d'un oiseau de proie déchirent mon champ de vision. L'instant d'avant, mon horizon était coloré. Et désormais, les couleurs s'affadissent, sans que je puisse les retenir. Sans que je sache... pourquoi. Je ne cherche pas vraiment à comprendre. Elles coulent simplement entre mes doigts, comme la palette d'un peintre rincée par l'eau noire de ce Styx qui m'encercle désormais. Ce souffle rauque qui monte, ces mélodies tristes, cette fatalité qui m'égorge... Franchir le seuil... Est-ce possible ? Et que verrais-je au-delà ? Serais-je seulement encore capable de « voir » ? Ma vision est altérée. "Shabriri", démon de la cécité. Je prononce les mots, « Shabriri. Beriri. Riri. Jiri. Ri. J'ai soif d'eau dans un verre blanc. » Mais tu ne t'éloignes pas.
Des êtres passent. Silhouettes devenues évanescentes, perdues au coin de mon œil désormais fermé sur le monde. Formes oubliées dès à présent, depuis toujours et à jamais. Comme s'oublie une poussière emportée par une larme. Et pour qui je ne suis moi aussi qu'une poussière qui n'a jamais existé et n'a aucun devenir. À mesure que je longe à tâtons les berges obscures nimbées de ces sonorités mystiques, je prends conscience. De tout ce que j'avais oublié. Du moins, c'est ce que j'avais cru. Des choses que je voulais fuir et celles que je voulais retenir. Des choses enfoncées très loin dans l'obscure mémoire de quelques mégalithes rencontrées au cœur d'une légende enchanteresse. Marques profondes et lointaines, qui résonnent en moi comme autant de coups d'un glas puissant. "Purah" instille dans mon cœur ce sentiment d'égarement, d'abandon. S'élève alors le mantra du solitaire qui cherche son salut sachant qu'il ne l'atteindra jamais. Ambivalente musique. Élements de lumière sonores posés comme une ode vouée à la contemplation d'une grâce inaccessible. Post-industriel tourmenté pour illustrer mon écrasante déchéance. "Purah", ange déchu, démon de l'oubli. Tu me tiens sous ta gouverne, et je suis désormais seule. Plongée dans ton silence assourdissant. Et je contemple cette voix, la voix d'un Dieu qui m'ignore et m'a toujours ignorée, et chante du loin de ces cieux radieux et lumineux qui me sont désormais interdits.
Mes mains s'ouvrent pourtant encore, comme pour saisir quelque chose. Qu'est-ce que c'était donc ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Douloureux, c'est tout. Les son cognent dans mes tempes, résonance de ce sang qui pulse en moi, face à la conscience de cette occurrence. C'est tout ce qui me reste. Est-ce que je veux le retenir ? Dois-je m'en soucier ? Je dois avancer. Vers cette onde noire. Qui m'aspire. Qui m'inspire. Suivre cette clameur torturée. Ma focale voudrait se régler sur une lueur, mais il n'est que cette encre. Cette profondeur inventée. Cette onde calme et terrible. Je l'ai rêvée et redoutée. Les brumes noires m'entourent bel et bien désormais, m'isolent. Implacables, glaçantes et douces en même temps, je les sens s'attaquer à mon être. Elles m'ensevelissent peu à peu. Entité, de plus en plus inquiétante, qui rampe lentement vers moi. Unique et soudain multiple. Le rythme soudain s'accélère. Une urgence se fait sourdre. "Iso". Je l'entend maintenant. Elle est là. Et elle m'emporte dans sa transe chamanique, de plus en plus frénétique. Et je la sens. Elle se moque, chante, murmure, soudoie, exalte, soupire, psalmodie et me pourfend, vole ce qui reste de ma vue, de ma vision intérieure, et me terrasse. "Iso". Ma sensibilité à la lumière est désormais perdue, elle aussi. Et ma raison avec elle.
Je suis pourtant toujours là, aux abords de la rivière noire. Et mille et un paysages aux courbes spectrales se dessinent devant moi. Des paysages sonores. Délicats. Entêtants. Mantratiques. Au loin, j’entends monter une complainte perdue qui se cogne aux murs insondables. Silence. Bruit. Est-ce la résonance de ma propre voix ? Teintée d'une peine sourde. Puis soudain se fait plus féroce. Elle s'élève au cœur de cette cathédrale dédiée aux songes abandonnés. Et je navigue sur ces berges, comme un fantôme perdu dans le labyrinthe des souffles et soupirs de la désespérance. Que n'ai je en ma possession toutes les prières de Babylone, les démons ne reculent pas. Ils avancent. Tu avances vers moi, "Aesma". Les flots noirs de la colère me gagnent, je les sens. Peuvent-ils m'accueillir ? Maintenant que je suis aveugle ?


Nous avons tous nos démons. Nous les redoutons autant qu'ils nous inspirent. Toutes ces luttes intérieures, mille et une fois renouvelées, qui nous apprennent tant sur nous-mêmes et nous font grandir et comprendre nos intimes aspirations. La musique d'Empusae est ainsi d'une grande éloquence, car elle est tissée dans le fil noir de cette idée. Les démons de son créateur sont ici mis en scène en quatre pièces riches et profondes, lui offrant, à lui, Sal-Ocin, de les combattre. Mais si Shabiriri, Purah ou encore Aesma sont invoqués pour illustrer d'évidence la lente mais implacable perte de sensibilité à la lumière qui brise la vue du compositeur, qui ne trouvera pas sens à donner à l'aveuglement, à l'oubli ou encore à la colère ? Cet album fabuleux offre à son auditeur de dessiner son propre paysage, à la fois beau et tourmenté. Une expérience délicate, intense, mais aussi solitaire et qui n'est pas sans conséquences sur les esprits habités.


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