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CHRONIQUE PAR ...

98
Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 06 juin 2019
Sa note : 15/20

LINE UP

-Lina Der Baby Doll General (Peter Andersson)
(tout)

TRACKLIST

1) U.R. Blackhouse
2) Heartbomb
3) I Jast Fokos an Maiself
4) At the Court of Saba
5) Blowjob Parasite
6) Permobile Erotomatik
7) Rapist Park Junktion
8) Ménage à Trois...Cent
9) Erotikon
10) M/S Elusive Pain

DISCOGRAPHIE

Erotikon (2006)

Deutsch Nepal - Erotikon
(2006) - indus ambient drooning, dark, psychodelic, industrial, gloomy soundscapes from the brain of Lina B. Doll - Label : Cold Meat Industries



Deutsch Nepal, l'un des piliers de la scène industrielle des années 90's, ai-je pu lire dans quelque article recherché pour ma culture générale. Pardonnez moi d'être béotienne, je m'instruis à l'occasion de la rédaction de cette chronique. Tout comme j'apprends à en décortiquer l'un des fruits (bien qu'un certain Deflagration of Hell ait fait une incursion préalable). Mais reconnaissons aussi que le compère Peter Andersson demeure discret et que Deutsch Nepal n'est pas du genre à se répandre sur la toile. Alors, commençons par le début, voulez vous ?

Deutsch Nepal, c'est d'abord le nom, pour la petite histoire, extirpé de la manne à champignons hallucinogènes Amon Düül, sixième titre de Wolf City. Un titre qui avait capté l'attention du sieur Andersson à son heure. Et au seul ton de ce "Deutsch Nepal", on comprend aisément la cohérence de ce choix. C'est aussi un label, Cold Metal Industry, dont Deutsch Nepal fut le cofondateur. Un label dédié au dark-ambient, né d'un sentiment de ras-le-bol envers « la comédie jouée par l'indus suédois » d'alors. C'est encore et surtout, un homme, qui joue de ses popres perceptions pour créer de la matière. Un Peter Andersson, qui n'est pas ici celui de Raison d'Être (souvent confondus d'ailleurs - à ce titre, vous pouvez tenter l'écoute de Bocksholm, un projet signé Peter Andersson(s), le risque de confusion se perdra en route), et qui s'est choisi un nom pour différencier son ouvrage de celui-ci : Lina Der Baby Doll General. Un nom aux accents schizophréniques, formant trio, avec le très féminin (et de caractère imposé) Lina Baby Doll, pour la composition et la performance, Ziklon B. Doll pour la charge de l'artwork, et Der General, pour la coordination impérieuse de l'ensemble. Une constellation de rôles pour une seule tête pensante. Un fractionnement des identités. Cela vous donne d'emblée le ton. Car oui, enfin, Deutsch Nepal, c'est un ton. Très particulier. Car son mantra est bien de créer une musique qui n'existe nulle part ailleurs que dans l'esprit de son géniteur et de la rendre audible. De faire jaillir des sons inintelligibles de facto, mais que l'intime pensée saura reconnaître, identifier clairement et associer. Nous sommes dans le domaine de l'impalpable.
Voici donc un album que j'ai découvert sur le tard. Et de cet Erotikon au nom sulfureux, composé initialement pour une performance scénique, j'ai envie de tracer quelques esquisses, comme une invite à vous titiller les sens, autant que je l'ai été moi-même, lors de sa prime écoute (et plus encore, des suivantes). Car il est aussi cinglé que sensé pour mériter d'y revenir et de s'y attarder franchement. La première pensée que l'on brosse en abordant cet Erotikon est évidente : le but est de briser les codas du puritanisme. Et vous aurez raison. Ne serait-ce déjà qu'avec cette setlist qui s'offre, littéralement luxurieuse. Je vous laisse le temps de relire le nom des morceaux... Encore, cet artwork. Jugez donc de ce noir (il parait qu'il s'agit d'un torse velu) et de ce visage de femme démultiplié qui hurle à la vue de bouches informes et de langues vicieuses qui viennent la tourmenter ! Pourtant, la musique n'est pas ici ostentatoirement « sexuelle ».  Il n'est point de suggestion directe de coups de reins à rechercher ou de gémissement affolant ou plaintif à percevoir. Non. La chose est bien plus subtile. Plus « éthérée ». Plus essentielle. Nous parlerons plus volontiers d'ensorcellement avec cet ouvrage, et d'hypnotisme. S'il est bien question ici d'une musique propre à vous faire sortir des codas, par delà les indéniables accents érotiques de cet indus qui éteint la lumière, vous saisit de ses rythmes tribaux entêtants et se mâtine de mantras frisant l'obsession perverse autant que de sonorités aux effets dévorants et dérangeants -  son but, n'est point de vous pousser à quelque vice de chair débridée, mais de forcer la réflexion vers une véritable critique sociétale. Car dans cet ouvrage, il y a surtout ce sur quoi Lina s'est le plus concentré : les voix.
A ce titre, il convient de préciser comment l'auteur a collecté le matériel nécessaire à la composition d'Erotikon. Alors qu'il fuyait une vie ennuyeuse menée à Linköping et une tendance à se complaire dans un sentiment d'auto-destruction, Lina Der Baby Doll s'est engouffré dans un autre vortex. Celui né de l'atmosphère pernicieuse d'un bar, qu'il décrit volontiers comme le paradis « apaisant » d'une jungle « raffinée autant que perverse », composée de prostituées, de toxicomanes, de flics, de criminels, de psychanalystes et d'infirmes. Tous autant qu'il étaient, avec leurs histoires, contées au bord du verre et au bord des lèvres, ainsi recueillies par « l'outsider », assoiffé lui aussi, l'observateur tapi dans l'ombre. Mais ce n'est que plus tard, une fois tout ces éléments collectés et muris, qu'il en a extirpé cet étrange sentiment d'en devenir le centre, à la fois comme un voyeur, un influenceur et acteur plein et entier. Ces éléments, comme autant de révélations. Des notions de passif et d'actif. Et de l'amplitude d'un certain univers. Une prise de conscience toute personnelle comme moteur d'inspiration. Et c'est cela, l'essence de cet Erotikon. Erotikon, qui sera d'ailleurs le dernier sous l’égide de CMI et qui dépareille des précédentes compositions. Parce que son auteur n'aime vraiment pas se répéter, que cela l'ennuie profondément de sombrer dans la redite. Parce qu'aussi, en tant qu'auditeur il se veut exigeant et s'impose de facto cette exigence à lui-même.
Erotikon s'aborde donc – et très logiquement - comme une expérience sensorielle. Le « vous »qui se projette dans l'écoute, n'étant en effet de prime abord que « passif » observateur. Vous ne jouez pas de rôle, vous n'êtes pas directif, vous êtes simplement balloté au gré de titres à la logique, a priori désaxée. Erotikon n'ayant pour but que de vous confondre dans un magma d'impressions, d'instantanés, de tranches. De la même manière que si vous étiez le témoin de ces dizaines de conversations et d'échanges, expressions croisées auxquelles vous n'êtes pas partie prenante. La musique n'est cependant pas ici un entrelacs de sonorités archi-complexes. Elle est même minimaliste. A outrance. Comme chaque situation individuellement prise, vécue dans ce bar. Minimale et auto-centrée. Mais dans son quasi rien, tout va véritablement être fait pour vous dérouter. C'est de ce sentiment de trouble qu'Erotikon parvient à faire germer l'attention, la curiosité, voire enfin, le questionnement. Et de chaque titre qui semble indépendant, va naître une cohésion d'ensemble.
Des voix, vous en entendrez donc, une par une. Avec ce qu'elles comportent de perversion, de sens ou de non sens. A commencer par l’imprécation d'"UR Blackhouse". Passé un introductif aérien et sombre au goût d'ether primordial, vous rencontrerez ici quelque impérieux personnage, prompt à vous assener sa scansion du haut de son estrade, par haut parleur, au rythme d'une marche martiale parfaitement cadencée, accompagné d'un halo strident qui n'aura de cesse de tourner autour de vous. Cette voix, vous la verrez se rapprocher de vous, dangereusement, puis se démultiplier, pour former une foule et vous encercler. Puis elle vous abandonnera à votre sort. Comme ça. Laissant juste trainer l'image de quelque âme devenue juste soularde et qui s'enfonce dans la nuit, ses dernières invectives avalées par un simple bruit de vagues.
Ce será ensuite celle de "Heartbomb" : sur fond d'effet delay entrecoupés de frappes tribales et de tintements cristallins emprunts de religiosité, conférant à l'ensemble une grande profondeur de champ, s'illustrera alors quelque prédicateur inspiré et solennel, au timbre et à la crédibilité hautement déformés par son propre délirium et par le contenu de sa psalmodie. Puis, vous souffrirez le distordu, robotique et dérangeant "I Jast Fokos an Maiself", uniquement accompagné de grondements lents et de quelques rares motifs ascendants et descendants. Vous vous cognerez à celui qui se perd dans la complainte imbibée de "Blowjob Parasite". Mais derrière cette voix qui sonne faux comme une bouteille de trop et qui se déforme peu à peu, se désincarne ; sous cet effet caoutchouc qui n'en fini pas de rebondir et prédomine le propos ; derrière les paroles au sens évocateur, vous percevrez un motif lancinant en arrière fond, tout simple, mais terriblement beau et tragique, qui pourrait bien vous laisser forts interrogatifs et vous garder en suspens, partagés entre un sentiment de comique vrai, la perception d'une certaine beauté teinté d'étrange et quelque ironie.
Laides, éthyliques, voix de fausset, synthétiques ou désincarnées, ces voix auront toutes un impact dérangeant. Comme toutes ces personnes dont on souffre les propos excessifs et que l'on ne maîtrise pas. Que l'on laisse se vider. Que l'on écoute passivement. Mais en arrière fond, quelque chose viendra vous chatouiller l'oreille et rendra le propos posé si savamment comme « génant », de plus en plus attractif, voie addictif. Et peu à peu, vous deviendrez « voyeur ». Voyeur qui se laisse entrainer et qui prend goût à la chose. A toutes ces sonorités entrelacées. "At the Court of Saba" par exemple  - et son petit motif d'entrée tout en balancements. Un titre d'un exotisme suggestif sur ces frappes claires et qui reste longtemps colé dans les oreilles tant ses motifs – monolithiques à mourir - sont obsédants. Ou encore, le stupéfiant "Permobile Erotomatik", véritable ode tribale, dans un pur esprit de transe rituelle. Tandis que "Rapist Park Junktion" vous plongera dans un univers mêlant l'aquatique au gazeux, l'industriel au vaporeux, l'incompréhension à l'obsession. Dérangeant, oui, totalement.  "Ménage à Trois...Cent"? Inquiétant. Simplement. Dans la répétition de son motif, à l'excès, conduisant à l'éponyme, "Erotikon". Le percussif et entêtant "Erotikon". "M/S Elusive Pain", clôturant l'ensemble, hors cadre, hors temporalité. Et vous, de redémarrer l'écoute - voyeur abandonnant son coin d'ombre pour prendre part à l'écoute de manière active - ou d'abandonner. Simplement. C'est selon votre niveau d'appétence.


Erotikon est une pure frise surréaliste. Un delirium tremens de haut vol. Pour qui prend le temps d'écouter. Œuvre intuitive, ayant maturé longuement, Erotikon ne s'aborde  certainement pas en deux ou trois passes rapides. Non. Pour pouvoir vous perdre et y trouver matière, il faut s'y consacrer. Gardez-vous de toute distraction. Concentrez vous pleinement sur cette écoute. Faute de quoi, vous ne jugerez de l'ouvrage que sa surface minimaliste et passerez à côté de l'essentiel, de tout ce qui fait l'originalité plus que louable de cet étrange et stupéfiant album. Oui, au début, vous allez le cracher. Plusieurs fois. Mais ensuite, ensuite, il va révéler une saveur piquante particulière. Je ne l'aime pas cette saveur, je vous le dit franchement. Elle ne porte pas le cœur à la fête, ni à la belle mélancolie qui nous inspire tant en ces pages éternelles. Elle conduit juste ailleurs. Avec tout ce que cela a de paradoxalement fascinant. Et c'est là que réside sa force.



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