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CHRONIQUE PAR ...

98
Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 09 février 2019
Sa note : 17/20

LINE UP

-Manuel Gagneux
(chant+guitare+claviers+basse+programmation)

-Marco von Allmen
(batterie)

Musiciens live:

-Denis Wagner
(chœurs)

-Marc Obrist
(chœurs)

-Tiziano Volante
(guitare)

-Mia Rafaela Dieu
(basse)

TRACKLIST

Disque 1
1) Intro
2) Gravedigger's Chant
3) Servants
4) Don't You Dare
5) Fire of Motion
6) The Hermit
7) Row Row
8) Ship on Fire

Disque 2
9) Waste
10) You Ain't Coming Back
11) The Fool
12) We Can't Be Found
13) Stranger Fruit
14) Solve
15) Coagula
16) Built On Ashes

DISCOGRAPHIE


Zeal and Ardor - Stranger Fruit
(2018) - black metal blues Gospel and Soul meet harsher music - Label : MVKA Radicalis




                       

« It was a game I would play, where I’d just ask them for different musical genres and I’d combine them. But this one stuck, for some reason Good music is all about accidents and happy coincidences, and it’s just kind of a way to force them, I guess. I was mooching off other peoples’ ideas at the end of the day. »

« Des compositions tellement courtes qu'elles donnent l'impression d'être inachevées, des interludes faisant office de remplissage : sur Devil is Fine, l'expérience Zeal & Ardor tourne court ». Black metal et blues, pour la faire simple et audacieuse. Oui. Mais de simple, il n'y a plus que le souvenir de ce premier essai qui avait défrayé la chronique, davantage pour son originalité stylistique que pour ses qualités intrinsèques (quoi que non absentes) et qui nous avait laissés sur notre faim. Reste l'audace, de poursuivre le projet et de le mener à bien.

« Having some time between Devil Is Fine and Stranger Fruit gave me the opportunity to be a little more deliberate about what I wanted to do. So it’s not just a collection of songs I had at the time, but actually a coherent thing. That was important to me. »

Manuel Gagneux a en effet pris le temps de poser le constat et de se tracer une ligne conductrice dont il s'avouait encore dépourvu à l'heure de ce premier jet. Et le résultat est là, dès le souffle introductif dont vous accompagnerez les fredonnements de votre propre voix très rapidement, dès ce "Gravedigger's Chant" qui vous fera d'emblée pousser le volume très haut pour permettre une totale immersion. L'heure n'est donc plus au jeu ni au scepticisme. Zeal & Ardor est désormais un groupe à l'identité définie. Alors... Venez, venez contempler ce fruit étrange qu'il vous montre à présent du doigt !


Quand on connait l'idée sous-jacente du seul nom: Zeal & Ardor... « it’s how I like to approach music – with ZEAL & ARDOR, passion and determination, but the two words are also heavily Christian; you only really find them in the Bible, so in my head I see someone reading those two words and thinking “woah, these two words I’ve never heard of, better Google them!” and then they find my shitty music! », on peut imaginer que le moindre petit détail fait sens / ironie derrière cette tête décidément bien barrée.

« Southern trees bear strange fruit
Blood on the leaves and blood at the root
Black bodies swinging in the southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees (…)
»

Stranger Fruit, est bien entendu une référence à " Strange Fruit", ce lugubre poème signé Abel Meerpool daté de 1939, mis en musique, et qui surgit toujours encore avec force de la mémoire collective car si savamment porté par celle qui « jouait de sa voix » et que l'on nommait alors encore « Mister Hollyday ». Chanson fortement controversée à son époque, car elle dénonçait la situation des Africains-Américains – le « fruit étrange » en question étant les victimes de lynchage, des pendus.

                       

Manuel Gagneux a voulu s'inscrire dans la continuité de celle-ci et lui rend donc hommage en choisissant de nommer ainsi sa nouvelle création.

Côté artwork (signé du batteur, Marco Von Allmen), le fruit se retrouve sous la forme d'une pomme présentée à différents stades de dégradation: fripée, lacérée et percée pour "The Gravedigger's Chant", coupée en deux, desséchée et jaunie pour "Waste" et "Build on Ashes", enfin, en partie mangée pour "You Ain't Coming Back". Pour la petite histoire, la pomme, toute bien nourrie aux pesticides qu'elle était, a mis du temps avant d'offrir l'effet pourri recherché. Elle fait allusion au fruit défendu d'Adam et Eve et à leur rébellion contre Dieu, mais aussi... à la belle Granny Smith d'Apple Records... « en un peu taré » (sic Manuel Gagneux – ne pas se prendre trop au sérieux). On retrouve surtout dans cette imagerie l'idée maîtresse : ces entailles, ces chairs flétries, cette division sont à elles seules suffisamment éloquentes pour souligner que le fruit n'est peut-être plus, à l'heure actuelle, pendu à l'arbre, mais que les morts violentes, l'isolement, l'exploitation, l'anxiété existentielles, le racisme sous toutes ses formes sont autant de réalités qui écorchent notre monde. Au passage, quant au choix des couleurs, le fruit est vert - couleur de l'indépendance - mis en valeur sur un fond pourpre, symbole de la spiritualité...

Et côté « spiritualité » justement, Manuel Gagneux trouve matière à inspiration dans un certain nombre de références, parmi lesquelles se comptent l'Ars Goetia (premier livre des Clavicula Salomonis, qui établit la liste des soixante-douze démons enfermés dans une urne de laiton par le Roi Salomon, et les rituels pour les appeler. Tous Rois, Princes, Ducs ou Duchesses, Marquis, Comtes, Chevaliers ou Présidents commandent plus ou moins deux-mille-cinq-cent-quarante-huit légions, soit quinze millions deux-cent-quatre-vingt-huit mille esprits infernaux) et le Grimoire d'Abramelin (qui conte l’histoire d’Abraham ben Siméon et sa quête de magie divine, son parcours, son apprentissage, écrit sous forme d’un testament à l’usage de son fils dans lequel il laisse tous ses secrets pour obtenir les plus grands pouvoirs grâce aux bienfaits de Dieu, et d’avoir autorité sur les démons qui se chargeront d’opérer pour lui.). Il puise également dans les sources de Magie Africaine, notamment dans la religion Yoruba qui a inspiré les cultes Vodoun. Je ne cite que celles-ci, mais un fort copieux programme de lecture attendrait celui qui voudrait s’intéresser au fil de pensées de notre compositeur. Ces inspirations sont ainsi présentes tout au long du recueil, que ce soit dans l'orientation des paroles, dans le choix des samples ou dans les couleurs (ou l'encre, selon) des instrumentations et des vocaux, faisant de la composition un ensemble bien plus riche et complexe qu'il semblerait au premier abord.

Risquons-nous, par jeu, à nous aventurer nous aussi un instant sur ce terrain : selon la légende Yoruba, Oluda, le premier roi d’Ifá eut seize fils qui fondèrent les seize royaumes yorubas. Ces seize furent instruits de l’art de la divination et le transmirent à leurs successeurs, les Babalawos (les devins ou prêtres d’Ifá). De là, l'importance du chiffre seize qui représente, dans cet oracle, les seize possibilités de vie humaine. La pratique de l'Ifá (ou Fâ), repose ainsi sur l'utilisation de seize noix sacrées (grand jeu) ou d'un chapelet (Opèlè), composé lui, de huit pommes cannelles consacrées (petit jeu). Ces fruits représentent les éléments impondérables de notre monde. Et à chaque combinaison de ces éléments correspondent des récits qui racontent une histoire mythologique, un conte, une chanson... sur lesquels le Babalawo va se fonder pour réaliser son interprétation. Ifá, qui se traduit comme « là où les esprits vodouns viennent parler », offrirait ainsi un canal de communication entre le monde des esprits et celui des vivants. Une pratique qui a voyagé via les migrations... et le commerce des esclaves. Seize figures géomantiques donc... pour seize morceaux de musique ? Ou deux Opèlè... pour deux disques composés de huit chants ?

« I’m really fascinated by musicians who kind of paint a world, and kind of let you have your own story to it. Like Tom Waits is kind of a master of this. So what I tried to do was not too much tell a story but more to do some set-dressing for the audience to kind of fill in the blanks. Have their own little story. »

Amuserie personnelle mise de côté, j'aime autant autant vous dire que ce qui tisse la trame de ce Stranger Fruit n'est pas un fil blanc ou un cœur de bisounours, et si cela se comprend aisément à la lecture des paroles et à la contemplation du visuel qui l'illustre, cela s'entend tout aussi bien. Nous l'avons dit plus haut, il ne s'agit plus ici de chansons regroupées ensemble au petit bonheur la chance, mais d'un tout, réfléchit pour être homogène, articulé autour d'un récit qui sert efficacement la composition, justifiant « diablement » les choix musicaux. Ici, nous est en effet contée une histoire, celle d’esclaves noirs américains qui, rejetant le christianisme imposé par les colons, se tournent vers le satanisme.

« Imagine if American slaves embraced Satan instead of Christianity. »

Un satanisme qui n'est cependant pas guidé par une fascination naturelle pour les Ténèbres et le Mal, mais bien comme une réaction aux codes imposés par les chrétiens, rejetés comme autant de stigmates du servage.

« It was that the religion was being imposed upon them, because they were in captivity. Maybe their defiance would be a spiritual one rather than a violent or another one. Instead of rebelling with fists and knives, they would rebel in spirit and in song. That was the thought. Not that they would choose the dark lord because it’s dark. But it’s simply because they’re opposing their captors. »

Stranger Fruit, c'est donc tout d'abord cette musique noire américaine, les work-songs de la guerre de Sécession et la « note bleue » qui dépeint les « idées noires », le fier rythm'n blues et le funk qui sent la sueur aux yeux des WASP, les chant gospels séculiers des affranchis et la soul qui mêle le sacré et le profane (...) - tout cet esprit « blues » porteur de douleur et de révolte. Mais pour servir ce blues et le porter à un nouveau paroxysme sont appelées d'autres tonalités en appuis brillants : du black metal, du post-rock, du trash, du death et une bonne poignée de blasphèmes. Rien de moins. La formule vous semblera a priori la même celle exploitée lors du prototype – car Manuel Gagneux, qui mariait déjà sur Devil is Fine le triton et le gospel, laissait entendre le chant du muezzin sur fond de black metal et celui, ô combien blasphématoire… du synthétiseur sur un album « rock » (sic), se joue à nouveau des paradoxes en mêlant toujours plus intimement deux approches de la musique, l'une qui magnifie la noirceur et l'autre qui la couve secrètement, mettant en exergue le liant: un esprit commun d’adjuration – cependant, cette formule est conduite aujourd'hui avec beaucoup plus de précision, de technicité, et j'oserais dire de maîtrise. La construction des morceaux, très sensorielle, souvent qualifiée de « cinématographique » par la critique, nous tient la dragée haute et nous garde constamment en haleine, curieux et prompts à « participer » émotionnellement à cette écoute. Car de l'émotion, il y en a également dans cet opus. Ô combien !

Premier Opèlè
Tout d'abord, des augures. Une cognée. Une mélodie fredonnée. Et un avertissement. Dans la montée en puissance des cordes et dans les pulsations frénétiques qui les accompagnent - « We all heard the stories. To bring it to your knees. Ain't no lord gonna help you now ». Une vague sourde qui se déverse. Puis à nouveau la cognée, la mélodie fredonnée, et le coup d'arrêt brusque qui s'abat sur le billot, laissant résonner son sinistre message. Simple "Intro". Figure initiale. Voie tracée. Ensuite ? Ensuite le piano de "Gravedigger's Chant" et la voix qui le rejoint presque immédiatement. La répétition du motif, quatre fois, les impulsions telluriques et le chant qui s'écorche, se fait fiévreux, chœurs bouleversants en soutien, stridences de guitare, et clavier anachronique qui s'invite incidemment, pour brosser un tableau terriblement tragique, n'offrant aucune échappatoire - « Bring the dead body down ». Un groove phénoménal, une désespérance exhalée... tout l'esprit du blues condensé en un seul premier jet. Et si soudainement étouffé, emporté dans un souffle final, angoissant.

« The Gravedigger's Chant is the song sung by the people who lay your body to rest. These people don't care where you were, but they know what you did and who loved you. All they know is what lies before them. So they sing this song, since you can no longer breathe a note ».

                                          

Des protagonistes ensuite, au labeur rythmé de work-songs parfaitement retranscrites sur "Servants". En un instant, on se sent propulsé vers un autre temps, porté aux côtés des âmes alignées dans les champs pour la récolte du coton ou de la canne à sucre, tout en campant encore ici, au jour d'aujourd'hui, dans les rouages de la machinerie industrielle d'une vie moderne, sentant nos propres muscles mis à la peine par les mouvements réguliers que martèlent une rythmique implacable. Aucune échappatoire ? La mère d'Emmet Till lui avait bien expliqué, à lui aussi. Il faut se tenir tranquille ! Mais ces couplets au tempo martial, mâtinés de scansions désenchantées et claquements de mains, sont pourtant entrecoupés de harrangues: « Servants, join us », comme autant d'appels à l'action, à la révolte. À trois reprises. Qui au fil de la chanson, deviennent plus graves et inquiétants: « servants join us / now listen here you can join us / or you can die in the fire ». Les chœurs s'y joignant pour donner la sensation d'un nombre formant masse de plus en plus compacte, l'ensemble se mue habilement en clameur ténébreuse, impérieuse et menaçante, et le morceau résonne désormais tel un rituel d'invocation diabolique.
"Don't You Dare" alors, en ombre portée de la nuit. L'heure de croiser Papa Legba au carrefour ? Et de signer un pacte pour devenir un virtuose de blue devils ? À moins qu'il ne s'agisse de Paimon, son armée de musiciens à ses côtés, porteur de la connaissance et qui a le pouvoir s'asservir tout être à sa volonté ? Il est aisé en tout cas d'y trouver l'évocation des premiers instants du blues – et de ces instruments simples qui accompagnaient les premières audaces, comme le diddley bow qui fait résonner son unique corde. Un faux calme introductif pour ce titre, qui ne présage en rien la déferlente brutale qui va ensuite s'abattre, ni à la terrifiante menace scandée à l'appui d'un black metal sauvage. Un hurlement bestial soutenu par un mur de guitares, interrompus par ces paroles, répétées à l'envi, mélopées frisant l'obsession, virant à l'incantation hypnotique - un contraste saisissant entre accoustique et férocité, pour mieux nous confondre. Au cœur de la tourmente, ce « Alexis Belial Bellator Halli Rha » qui nous est encore craché comme un rappel dans un raclement de voix furieusement black ("Bellator Halli Rha", démo datant de 2014, avait ouvert la brèche Zeal & Ardor). Puis cette éloquente citation qui donne sens à l'ensemble : « To the detractors or the accusers or the people of the other side, I would say that they would make ideal human sacrifices » - les paroles d'Anton Szandor LaVey – rien de moins que le fondateur de la Church of Satan.

« The idea of something so horrible that merely looking at it will end you is fascinating to me. »

Même atmosphère de belligérance avec "Fire of Motion", qui n'apporte aucune once de repis. Un concentré de haine est ici injecté. Point de phrasé coloré de mélodieuse accoustique cette fois pour contraster le jeu, mais des chants au timbre désincarné, déshumanisé. Comme dépourvu de sentiments. « And when we'll face to the east to bring the best to the beast », peut-être est-il fait cette fois appel à Bael ? Le premier démon mentionné dans la Goetie, à la voix rauque, qui gouverne l'Est, et qui apporte la sagesse ? Celle qui permettrait de démanteller ce qui bride l'individu ? Et la voix d'Aleister Crowley, auto-proclammé « The Beast 666 », au faîte d'une furie de blasts, pour appuyer encore la direction prise ? Sans plus de tabous ?

« In modern day satanism, the non-occult one, there’s a belief that anything you do is for your own good in a way. Even if you help out a stranger, you do it because it makes you feel good. Accepting that, you just kind of want to follow your ego as far as possible and as far as it allows you to without harming others or getting in others’ way. It also means if someone was oppressing you; standing against that. That would be the satanic connotation to it. »

Passée l'étape de ces première foudres, la douce et lumineuse "The Hermit", jalonnée de souffles harmonieux, de chœurs limpides, de chants d'oiseaux et de sons de la nature, nous accorde une respiration et semble se poser comme une invite à la contemplation et à la réflexion (rappellant la symbolique du jeu de tarot : celui qui s'isole, se tourne vers l'intérieur pour mieux choisir sa voie et se consacrer pleinement à son dessein). Instant de piété fervente ? Regard païen affranchi de cathédrale ? Instant de paix tronquée ? L'approche cinématographique de la composition n'en est que plus exacerbée.

"Row Row" vient alors nous cueillir – inlassable et fantastique "Row Row" dans ses motifs de rythm'n'blues génial, exaspérante dans son entrain débridé, claquements de mains et chant inspiré d'un Gagneux alternant les états jusqu'à s'égosiller d'émoi - cri primitifs, guitares vrombissantes, section rythmique brutale et soli aux dissonances fantastiques... un titre favorable à la schizophrénie, parfait en tout point pour adhérer à l'exaltation teintée de folie de celui qui n'a plus rien, s'est fait fouler de toutes les manière possibles et s'arrache un vœux viscéral de liberté - « Enslaved to none! Cast my name in the salt and stone » .
On en retrouvera l'écho un peu plus loin, avec le très pop-blues "You Ain't coming back" qui, à l'instar de "Row Row", joue sur la provocation, et n'en sera pas moins édifiant. On se sentirait volontiers embarquer par ces sonorités très southern, surpris à claquer des doigts en rythme, à remuer de gauche à droite, si ce n'était ces montées dangereuses et progressives du ton, cette gravité qui se révèle et embrase la narration. Des lyrics à ce point cruels portés par cette voix lead, encorcellante de maîtrise, dévorée de passion, comme sur cet implacable : « Don’t let anybody tell you that you’re safe » et ce mur instrumental qui se reforme par vagues, épaississant le propos, ces chœurs qui lui donnent plus encore de profondeur et d'impact.


                                          

"Ship on Fire", posée en fin du premier Opèlè comme un seuil à franchir. Saississante chanson façon gospel hymn aux atours de rite initiatique, elle est remarquable pour la ferveur du chant de Gagneux une fois encore et la fureur de ses guitares. Mais plus encore pour son chorus / thaumaturge qui déploie ses scansions d'une profonde gravité et s'illustre avec toute la conviction dévote d'un sacerdoce dans cette incantation dédiée à la connaissance des choses futures, puisée dans le Grimoire d'Abramelin. Un gospel blasphématoire de toute beauté.


                                   


Second Opèlè
Ce futur, murmuré en secret par les esprits ainsi appelés, se projette alors dans l'ingénieuse "Waste" qui semble bel et bien appuyer sur la touche « rappel à l'actualité de la narration », tant elle s'offre d'emblée comme beaucoup plus contemporaine dans ses sonorités, avec un habile travail des guitares, coups de pédales d'effets judicieusement bien placés à l'appui. Mais elle se veut aussi encore plus tourmentante, notamment dans ses vocaux. Nous y retrouvons les cris death désormais familliers, mais encore, une voix bien plus haut perchée, bien plus torturée et presque fantomatique en backing, rapidement obsédante et qui contribue, dans cette avalanche de riffs abrasifs, à tisser autour de nous une atmosphère écrasante et simplement horrifique.


                                           

Les tritons de synthé analogique d'une seconde carte de Tarot, "The Fool" (le commencement d'une chose et donc, logiquement, la fin de ce qui précède) offrent alors une nouvelle petite respiration au cœur de la débâcle, mais enfonce aussi encore un peu plus le clou de la modernité du propos. "We Can't Be found" relance alors le tumulte, le titre pouvant être décrit comme le plus âcre de tout l'opus, avec ses couplets en allemand, ses choeurs plus graves que jamais scandant ces « Balak, Amalek,... Adonai », une référence cette fois à la culture hébraïque, le tout flirtant avec le math-core pour un rendu suscitant rien moins que l'effroi.
L'intrumentale "Solve" suivie de "Coagula", comme ultime incantation ou dernière respiration ? Non sans évoquer le Baphomet d'Eliphas Levi, la chèvre sabbatique qui porte chacun de ses axiomes sur ses bras. Figure de référence dans l'occultisme moderne (et ô combien dans l'imagerie du metal), elle incarne l’aboutissement du processus alchimique – l’union des forces opposées pour créer la Lumière Astrale – la base de la magie et, finalement, l’illumination. Le morceau, très bref et déroutant, n'est que succession de ces scansions, pulsées par la batterie et gonflées de guitares tourmentées, une petite touche d'éléctronique encore qui nous prend par surprise, comme une étincelle.


                                  

Mais la Géhenne sera portée aux nues de la manière la plus stupéfiante qui soit avec l'éponyme "Stranger Fruit", et surtout, le fatal "Built On Ash", en écho moderne de "Strange Fruit". Le premier, dépouillé, industriel, marqué principalement par – à nouveau - cette présence fantomatique et cette instrumentation grésillante et martiale, s'impose dans sa simplicité apparente comme l'un des instants de paroxysme de l'album, tant il respire la fureur et la peur, à un point si extrème que la voix qui l'exhale, tantôt désincarnée, tantôt hurlante, semble atteindre les portes de cette folie que seul inspire l'indicible. Le second, et ultime, n'est autre qu'un concentré d'audace explosive dans son riffing black metal et son chant lumineux, dont les paroles le rendent à la limite du soutenable. « We never said you'd come back home ». Un point d'orgue pour ce concept album qui exhale des relents de cadavre et déploie son message avec une remarquable témérité.



                                          

« I don’t know what a listener is going to think, so if I have an intention with a song, there’s zero percent chance that the listener will have exactly the same experience. And I think that’s also the beauty of it, because if you listen to a song you kind of an idea of scenarios to it that’s never going to be the same one that the musician who wrote it had. And I think that’s actually a beautiful thing. »

« There's a storm out there ». S'il est une chose que je souhaite concernant cet album, c'est qu'il soit affranchi des étiquettes de la hype. Stranger Fruit n'est pas à classer dans les œuvres se jouant des codes musicaux pour être « consommée » parce que l'air du temps réclame toujours plus d'originalité et que la critique le pressent comme un coup d'éclat bienvenu pour satisfaire à ses caprices saisonniers. Audacieux et téméraire, d'une beauté grave et d'une richesse exceptionnelle dans son approche d'un thème à ce point cruel et complexe qu'il a insufflé des pans entiers d'histoire de la musique, il mérite mieux que d'être « à la mode ». Manuel Gagneux s'y révèle un véritable alchimiste de la musique. Je souhaite que Zeal & Ardor s'inscrive dans la durée. Et je vous espère, vous, curieux et impliqués à l'écoute de cet incomparable Stranger Fruit.

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