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CHRONIQUE PAR ...

2
Cosmic Camel Clash
Cette chronique a été mise en ligne le 21 octobre 2018
Sa note : 15/20

LINE UP

-Agnete M. Kirkevaag
(chant)

-BP M. Kirkevaag
(chant+guitare)

-Mads Solås
(chant+batterie)

-Richard Wikstrand
(guitare)

-Tormod Langøien Moseng
(basse)



TRACKLIST

1) Untethered
2) Liberator
3) Moonlight Over Silver White
4) Until You Return
5) My Will Be Done
6) Far From Home
7) Marrow
8) White Snow, Red Shadows
9) Stumble On
10) Waiting To Fall
11) Tethered



DISCOGRAPHIE


Madder Mortem - Marrow
(2018) - inclassable metal moderne, progressif, groovy, atmosphérique, jazzy... - Label : Dark Essence



Deux tournées européennes coup sur coup en première partie de Soen. Une présence sans précédent sur les réseaux sociaux. Une campagne de crowdfunding ayant rencontré un succès fulgurant.  Deux clips déjà sortis pour Marrow au moment où je tape ces lignes. Mais surtout deux albums en deux ans alors que sept ans avaient séparé Eight Ways de Red In Tooth And Claw, délai totalement inédit pour le groupe. Vingt-cinq ans (!!) après sa formation, il semble que Madder Mortem connaisse une seconde jeunesse, presque un nouveau début de carrière. Comme quoi tout vient à point, blablabla. Mais Marrow fait-il le taf ?

Oui. Non. C'est compliqué. Voyez-vous, l'album précédent s'était posé comme une superbe synthèse de la totalité de la carrière des Norvégiens. Il résumait d'une manière magistrale leurs milliards d'influences et leur personnalité à la fois schizophrène et cohérente, et ajoutait au passage une touche de pop inédite à leur formule. Et Marrow se pose... comme une superbe synthèse de la totalité de la carrière des Norvégiens, résumant d'une manière magistrale leurs milliards d'influences, leur personnalité à la fois schizophrène et cohérente, et qui ajoute au passage que dalle. C'est là que le bât blesse : chaque album de Madder, sans exception, avait élargi la palette du groupe, donnant l'impression d'une évolution potentiellement sans limite. Or là, comme le résume très bien mon estimée collègue Margoth dans sa chronique très enthousiaste, on ne trouve quasiment rien de nouveau. Chaque passage de chaque chanson semble renvoyer à une période facilement identifiable, de la batterie arabisante des couplets de "Liberator" (coucou "The Little Things" sur Eight Ways) au gros core jumpy de "My Will Be Done" (introduit dans le monstrueux Desiderata), en passant par le doom étouffant et corrosif de "Waiting To Fall" qui rappelle "Faceless" sur Deadlands. On imagine facilement qu'une personne non initiée trouvera le title-track "Marrow" ambitieux et progressif, mais n'importe qui ayant écouté Eight Ways reconnaitra immédiatement le mélange glauque / jazzy propre à cet album et sera beaucoup moins surpris.
La seule chanson qui semble apporter de l'inédit est "Stumble On", une ballade pop-folk qu'on pourrait chanter au coin du feu, au texte lumineux et qui muscle son propos juste ce qu'il faut sur la fin. Et comme bien d'autres chansons de cet étrange opus, "Stumble On" est une tuerie absolue qui reste en tête pendant des semaines et des semaines après l'écoute. Le refrain catchy aux harmonies vocales parfaites, la fabuleuse ligne de basse (on y reviendra), la manière dont les arrangements basculent sans heurt entre lourdeur et dépouillement, tout ça est exécuté d'une main de maître. Et c'est là le paradoxe qui rend la chronique de cet album difficile : s'il n'y a quasiment rien de neuf sur Marrow, ce qu'on y trouve est généralement d'une qualité ahurissante. De plus le combo n'a pas perdu sa caractéristique la plus reconnaissable, à savoir la capacité d'introduire des moments fabuleux qui prennent par surprise au coin d'un plan lambda. "Until You Return" est basé sur des passages calmes hyper convenus pour le groupe ? Balançons des bridges d'une intensité dingue, avec une Agnete qui s'écorche soudain la voix, une basse qui colle la chair de poule (vraiment, il va falloir qu'on en parle de ça) et des hurlements de BP qui complètent la sauce à merveille. "Far From Home" est plutôt mollassonne ? Envoyons des passages instrumentaux où les guitares s'entrelacent d'une manière hypnotique, avant une montée à double chant où les Kirkevaag envoient tout ce qu'ils ont dans le buffet et nous collent au mur. Résultat : même si certaines compos peuvent être lourdingues par moments, aucune chanson de Marrow n'est entièrement ratée.
Et puis, il y a les mégas gros tubes de l'enfer sur Terre. Des claquasses dans la face sans défaut, où les Madder prouvent une fois de plus qu'ils sont intouchables quand il s'agit de dérouler du métal protéiforme et direct qui tape juste. "Liberator" est de ceux-là : aucune innovation mais une enfilade de plans up-tempo qui tabassent, avec des breaks recherchés et aucun temps mort. "Moonlight Over Silver White" semble être un synthèse parfaite entre les époques Deadlands et Desiderata, et "White Snow, Red Shadows" est un des meilleur titres de metal catchy des dix dernières années. Aucun morceau de Madder depuis "Hypnos" n'avait à ce point adopté l'approche de l'autoroute : couplets basse / batterie qui cognent, riff central simple et destructeur, tempo enlevé, c'est in your face du début à la fin et c'est jouissif au possible. Et ces variations dans les plans, ces breaks intelligents, cette ligne de chant complexe et chirurgicale... c'est un tube, mais un tube cérébral. Personne ne fait ça mieux qu'eux. Par contre, on se demande pourquoi l'album se clôt sur l'outro acoustique "Tethered" alors que "Waiting To Fall" est tellement incroyable. Oui, c'est du doom dépressif comme le groupe en a déjà fait, mais bon sang qu'est-ce que c'est bon ! Le contraste avec l'espoir folkisant de "Stumble On" juste avant est saisissant tant tout dans "Waiting To Fall" est noir, suintant, désespéré. Cette chronique d'une défaite annoncée face aux démons de l'âme laisse absolument pantois par sa force évocatrice. Encore un titre de Marrow qui vient se placer parmi les meilleurs du groupe. Diantre ! 
Il reste quelques points qui finissent par emporter le morceau et justifient la note que j'ai attribuée à ce disque après des semaines d'écoute (et de doutes) à la chaîne. Le premier est le son, car Marrow est de nouveau produit par BP Kirkevaag et que le bougre a atteint un niveau de maîtrise remarquable. Tout est clair, tout ressort, et écouter cet opus au casque est un délice tant la finesse des arrangements se déguste telle un single malt. Ensuite il y a la voix d'Agnete. C'est devenu un cliché à chaque chronique du groupe, mais le fait est que cette femme progresse et atteint de nouveaux sommets à chaque fois qu'elle enregistre un CD. Sur Marrow elle monte plus haut que jamais, descend plus bas, a encore plus d'aisance à passer d'une émotion à l'autre... son contrôle confine à la perfection. Et finalement, il faut quand même dédier la fin de cette chronique à la performance hallucinante de Tormod Langøien Moseng, véritable star de cet opus. Servi par un son fabuleux, il délivre des lignes de basse qui donnent aux compos ce petit plus qui tue tout. Sans lui, "Far From Home" aurait pu tomber à plat mais il la porte à bout de bras, de la même façon que son prédécesseur avait fait de "Rust Cleansing" une réussite absolue. Chaque moment de chaque chanson le voit poser la note ou l'absence de note qui fait la différence (les passages mélodiques de "My Will Be Done" !!!), et il était temps de lui rendre hommage.

Combien de fois de suite un groupe peut-il nous faire le coup de l'album-synthèse ? Je ne sais pas, mais quand on aligne autant de chansons incroyables sur une sortie ça permet de passer aux forceps et c'est exactement ce que Madder Mortem a fait. Énorme si vous découvrez le groupe avec cet album (ou le précédent), plus décevant si vous les suivez depuis des années, Marrow reste dans tous les cas un disque de metal bourré d'atouts et d'une qualité bien au-dessus de la mêlée. Accordons-leur cette petite pause créative et profitons, en espérant que le prochain nous emmènera plus loin.


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