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CHRONIQUE PAR ...

100
Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 31 mars 2018
Sa note : 16/20

LINE UP

-Ian Gillan
(chant)

-Richard Hugh "Ritchie" Blackmore
(guitare)

-John Douglas "Jon" Lord
(claviers)

-Roger David Glover
(basse)

-Ian Anderson Paice
(batterie)

TRACKLIST

1) Speed King
2) Bloodsucker
3) Child in Time
4) Flight of the Rat
5) Into the Fire
6) Living Wreck
7) Hard Lovin' Man

DISCOGRAPHIE


Deep Purple - Deep Purple in Rock
(1970) - hard rock - Label : Harvest Records



Agir, pour survivre. Les cinq garçons qui composent Deep Purple en sont là à l'orée de l'année 1970. Après un premier single – "Hush", une reprise - qui s'est plutôt bien vendu, le Pourpre Profond marque le pas, ne parvenant pas à se hisser hors de la masse des formations psychédéliques qui pullulent en ces sixties mourantes. Et ce n'est pas un enregistrement coûteux et bâclé avec le Royal Philharmonic Orchestra qui risque d'encourager les Britanniques à poursuivre leurs tentatives d'amalgame de leur matériau rock avec des éléments classiques. Après à peine deux ans d'existence, l'impasse semble donc inévitable. À moins d'un changement radical.

Certains ont montré la voie. Jimi Hendrix, au commencement, puis Blue Cheer, Steppenwolf et d'autres encore, dont les bien nommés et influents Led Zeppelin - un autre super-groupe. Lourd. Le ton est donné. Mais pour jouer plus fort et plus vite, il faut des aptitudes. Alors les ex-Roundabout s'adaptent. Exit le crooner dandy Rod Evans, que le bassiste Nick Simper accompagne dans la charrette. Place à la solide quatre-cordes de Roger Glover et à un certain Ian Gillan, dont les raisons du recrutement sautent littéralement aux oreilles dès le titre d'ouverture. Après un maëlstrom instrumental, d'où s'extirpe un solo de guitare heurté et nerveux que ponctuent des accords d'orgue Hammond d'une fragile quiétude, de puissantes éructations saturées coupent brutalement l'appel à l'apaisement et bousculent sans ménagement un riff tranchant envoyé sur un tempo soutenu. Clavier et six-cordes tentent bien de calmer le jeu en instaurant un dialogue courtois, qui finit néanmoins par s'envenimer lorsque les hurlements s'en mêlent à nouveau. "Speed King" s'achève dans la confusion et la fureur, marquant une rupture qui ne peut qu'être définitive avec les intentions bienveillantes des précédents efforts studio. « Speed », le recueil ne l'est toutefois pas en permanence - "Into the Fire" avec ses faux airs de "21rst Century Schizoid Man" de King Crimson et "Living Wreck" flânent volontiers en chemin.
Pourtant, la tension remonte dès que retentissent les lignes de chant de Gillan, contribuant à maintenir la cohérence d'une réalisation parcourue de riffs décadents décochés par le très habile guitariste Ritchie Blackmore et des saillies narquoises tricotées par Jon Lord, le claviériste revenu des boursouflures symphoniques. Sans verser totalement dans l'hystérie, les interventions du jazzman repenti s'insèrent dans un large spectre d'humeurs allant de la placidité à l'anxiété, donnant parfois à entendre un organiste déviant à la Dougle Ingle, le créateur d'"In-A-Gadda-Da-Vida" avec Iron Butterfly. Ainsi sur le terminal "Hard Lovin' Man", Lord se mue en Kapellmeister malsain qui s'ingénierait à faire trembler les pierres d'une église maudite à l'occasion d'un solo strident et tendu. Partie sur le même rythme empressé que l'inaugural "Speed King", la piste s'achève dans le chaos d'une guitare qui se cabre et rugit comme un animal indompté, maniée à la hussarde par un Blackmore qui conclut l'affaire sans l'aide de personne. Le collectif anglais avait déjà emmené ce Deep Purple In Rock au bord de la déraison sur "Bloodsucker", bâti sur un affrontement entre guitare et claviers se rendant coup pour coup, tandis que le refrain se résume aux screams de Gillan, dont les ricanements déphasés font basculer le morceau dans la folie sous les coups de boutoir de Ian Paice, percussionniste au swing musclé – il a même droit à son solo sur "Flight of the Rat". Avec son intitulé parodiant le fameux "Vol du Bourdon" ("Flight of the Bumblebee"), ce dernier est lesté d'un motif principal assez basique que ne rehausse pas un refrain sans grand relief, la faute probablement au peu de temps alloué à l'écriture par le quintet soumis à la cadence infernale d'une sortie d'album tous les six mois sur fond de tournées quasiment ininterrompues - la situation est évoquée sur le sus-nommé "Bloodsucker". Ceci dit, le dynamisme reste de mise, porté notamment par de fringantes parties récitatives.
Et puis il y a ce truc inouï. L'improbable occurrence. Certes, « inouï » n'est peut-être pas le qualificatif le plus approprié puisque le thème de ce reversant "Child in Time" présente de troublantes similitudes avec les premières mesure de "Bombay Calling"  du gang psyché américain It's a Beautiful Day. Une écoute suffit cependant pour comprendre qu'il s'agira d'un classique dont la section d'Hertford aura du mal à faire l'économie sur scène. Dix minutes d'une inexorable montée en puissance, guidée par un orgue d'une inquiétante sérénité relayée par les inflexions douloureuses d'un Gillan initialement tout en retenue, ruminant ses humeurs noires inspirées par les affres mortifères de la Guerre Froide. Soudain, la fièvre s'empare du vocaliste. L'orchestre intervient promptement sur un mode martial, lançant une première et longue embardée à la guitare prise à son tour de frénésie, comme si son possesseur habituellement si maître de lui se laissait dépasser par la rage qu'il transmettait à son instrument. Les claviers de Jon Lord ramènent provisoirement tout le monde à la raison, avant de succomber à leur tour à la furie ambiante qui se déchaîne dans les spires infernales d'une coda explosée de cris terrifiants, monstrueux emballement s'achevant dans le fracas d'une explosion cauchemardée. Cette composition dantesque constitue un signal sans ambiguïté : un irrévocable changement d'époque est en train de se produire.


La pochette astucieuse d'In Rock sur laquelle les illustres présidents nord-américains du Mont Rushmore ont laissé la place à cinq Britons chevelus symbolise bien plus qu'un trip mégalo : sur leur quatrième LP, les Deep Purple jouent plus dur et exécutent froidement. Réponse grinçante au coup de semonce adressé par Led Zeppelin, Blackmore, Lord et leurs amis dissipent les volutes psychédéliques dans un violent jet de metal incandescent porté à ébullition par les vocalises perçantes de Gillan, le nouveau chanteur au gosier vigoureux. Œuvre effrontée et inégale parcourue de fulgurances, dont un "Child in Time" paroxystique, Deep Purple in Rock confirme la fin de l'illusion peace & love et annonce une ère moins tendre, sans doute, mais incontestablement plus intense.


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