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CHRONIQUE PAR ...

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Lucificum
Cette chronique a été mise en ligne le 20 octobre 2017
Sa note : 19/20

LINE UP

-486DX-33MHz-64MB
(tout)

TRACKLIST

1)  IRQ 0 SYSTEM CLOCK
2) IRQ 1 KEYBOARD
3) IRQ 2 CASCADE
4) IRQ 3 MODEM
5)
IRQ 4 MOUSE
6) IRQ 5 SOUND BLASTER
7) IRQ 6 FLOPPY DISK DRIVE
8) IRQ 7 PRINTER
9) IRQ 8 CMOS
10) IRQ 9 NETWORK
11) IRQ 10 3DFX
12) IRQ 11 SCSI
13) IRQ 12 VGA
14) IRQ 13 COPROCESSOR
15) IRQ 14 PRIMARY IDE
16) IRQ 15 SECONDARY IDE

DISCOGRAPHIE


Master Boot Record - Interrupt Request
(2017) - shred instrumental dark synth-wave néo-classique épique - Label : Autoproduction



Agrandissons notre culture générale et invoquons Wikipedia, seigneur et maître des flemmards ignorants : « Le master boot record ou MBR (parfois aussi appelé « zone amorce ») est le nom donné au premier secteur adressable d'un disque dur (cylindre 0, tête 0 et secteur 1, ou secteur 0 en adressage logique) dans le cadre d'un partitionnement Intel. Sa taille... ». Bon, à part pour les 2-3 geeks du fond de la salle qui sont en érection, je ne pense pas que ce charabia parle à grand monde en ces terres musicales. Et pourtant, on le sait bien ici, lieu de perdition sonore, l'art et la musique proviennent souvent d'endroits fort peu recommandables – par exemple, dans le cas qui nous occupe, un processeur 486DX-33MHz-64MB.

Master Boot Record – ou MBR, donc – est sorti d'un peu nulle part l'année dernière. Produisant à ce rythme effréné que seule une machine peut tenir (pas moins de 7 (!) « albums », ou plutôt collections de chanson, ont vu le jour en moins de deux ans), MBR s'est installé dans le paysage musical en occupant un créneau assez peu fréquenté : le mélange entre du synthwave, du metal, du chiptune, de la musique classique, du shred et des musiques de jeux vidéos. Créneau dans lequel on peut fourrer des entités comme The Algorithm ou encore Heptaedium, même si l'approche diffère sensiblement. Comme le veut le style pratiqué, point de guitare ni de batterie, tout est synthétisé par le processeur : autant la batterie se veut ostensiblement organique dans l'imitation, autant ce qui joue le rôle de guitare est ici sans honte pris en charge par un son de synthé sale, hyper saturé, agressif et constant – ce qui de fait, imite plutôt pas mal le son de tronçonneuse que certaines guitares arrivent à sortir dans le death metal nordique… Si cela peut surprendre au premier abord, on se rend vite compte que l'intention n'est pas de créer une fausse guitare, mais de la remplacer par un hybride synthé/six-cordes, qui aurait le son de l'un et le jeu de l'autre, tout en restant résolument metal dans l'approche.
Et puis il y a le maître de ces lieux, le synthé lead, avec ce son si caractéristique de l'univers du jeu vidéo, et en particulier le courant moderne de rétro-gaming (on pense au génial travail de Danny Baranowsky sur Super Meat Boy, par exemple, ou encore aux sons angoissants de la BO de Portal 2) qui reprend en les modernisant les caractéristiques sonores des processeurs et le son des consoles d'antan, telles que la légendaire Atari ST. Insistons : tout dans l'approche de MBR est metal : le son, la batterie, l'écriture, les (fausses) guitares, les lead : remplacez tout ça par de vrais musiciens, vous aurez un album de synthé hero de bonne facture comme Kuprij ou Mistheria savent le faire. Sauf qu'à la différence de ces « vrais » musiciens, dont l'intention oscille entre démonstration technique et musicalité, le tout suivant le processus habituel de la production d'album, MBR est libre. Libre de produire autant qu'il veut, ce qu'il veut, ne passe pas par des studios, ne s'encombre pas de mix aux petits oignons (même si le travail sur le son est à souligner), de musiciens guests, de paroles, de chanteurs, de titres de morceaux, de labels… D'où, dans le processus d'écriture, une spontanéité rafraîchissante, hors des carcans et des circuits classiques de la production musicale, le tout permettant une expressivité et une productivité sans freins ni barrière. Et d'où, en effet, les 7 albums en deux ans.
L'univers de MBR est entièrement lié à l'informatique, à la donnée, au hardware et au software. Pour de la musique sensément créée par une puce, il y a une certaine forme de cohérence et de logique derrière ça. Cet univers est froid, sale, hostile, violent, déshumanisé et parfois effrayant – et pourtant il est capable de parler aux humains de chair que nous sommes, de nous toucher, de nous émouvoir et de faire résonner quelque chose en nous qui nous renvoie à notre humanité profonde. Entre un futur cyberpunk transhumaniste et un passé nostalgique informatique, MBR touche notre présent d'interrogations et de peurs en mettant en musique cette modernité passéiste qui nous touche tous. MBR ne s'encombre pas de détails subtils ni ne prend l'auditeur par la main pour le conduire sur une jolie route bien balisée, il balance une heure et quart de musique brute, dense, où la virtuosité quasi lyrique du synthé tisse des toiles baroques – on reconnaîtra un peu de Bach sur "IRQ 13 COPROCESSOR", par exemple – et tragiques, ou les arpèges mélancoliques côtoient la violence metal de la batterie. On pense à des univers comme Matrix ou encore Blame!, des univers où, finalement, l'homme semble ne plus avoir sa place, remplacé par des lignes de code et des processeurs. Univers, où, pourtant, il se reconnaît en creux.
MBR fascine par son image de machine déchaînée qui pourtant utilise des mélodies et des structures musicales purement humaines. Il n'y a pas d'expérimentations bizarroïdes, pas de paysages musicaux dissonant ou d'ambiances bruitistes : la machine choisit ici de rester dans un cadre certes relativement élitiste – en ce sens que peu d'auditeurs seront sans doute à même de se projeter dans cet hybride entre le monde du metal et celui du chiptune – mais indéniablement et positivement humain dans la charge émotionnelle recherchée : la violence du blast beat, les mélodies en mineur tissées par ce synthé déchaîné et la lourdeur des guitares/synthés en background. Tout cela a en effet déjà été entendu et fait par le metal et ses nombreux courants, mais MBR possède ce jusqu'au-boutisme et cette intégrité dont peu peuvent se vanter.
Il était dit plus haut que plutôt que de parler « d'albums », il fallait parler de « collections de chansons ». C'était le cas jusqu'à Interrupt Request qui est, d'après son créateur de silicium, le premier « vrai » album du projet. Sans prétendre faire une rétrospective du reste du travail de MBR, il est vrai que cette collection - cet album, donc - est le travail le plus abouti proposé jusqu'ici. Sans trancher avec les premières productions, plus inégales mais loin d'être dénuées de qualité, Interrupt Request se pose en œuvre cohérente, complète et généreuse, variée mais logique dans son approche : bref, une oeuvre plus mature et contrôlée. Rien n'y est à jeter du moment que l'on se sent concerné par ce style musical, voire : on y trouve de sacrées bombes. Les accents baroques de "IRQ 6", les folles envolées virtuoses de "IRQ 3", la lenteur solennelle de "IRQ " 14 & 15, le thrash épique de "IRQ 5", les arpèges nostalgiques de "IRQ 7"... On confine à l'exploit tant l'ensemble est à la fois oppressant par sa densité et enthousiasmant par sa qualité.

Faisons le pari que MBR restera sagement dans la niche musicale obscure qui l'aura vue naître. La communauté metal dans son ensemble commence déjà à débattre mollement sur le fait de savoir si MBR est - ou non - du metal, si MBR est - ou non - du synthwave, etc... Laissons les poseurs d'étiquettes discuter stérilement, je préfère retourner me laisser infecter par le virus MBR - et tant pis si je dois y laisser une part d'humanité.



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