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CHRONIQUE PAR ...

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Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 30 mars 2017
Sa note : 18/20

LINE UP

-Levy Seynaeve
(chant+guitare)

-Gilles Demolder
(guitare)

-Wim "Sreppoc" Coopers
(batterie)

TRACKLIST

1) Ontzielling
2) Cataract
3) De Doden Hebben Het Goed II
4) Smeekbede

DISCOGRAPHIE


Wiegedood - De Doden Hebben Het Goed II
(2017) - black metal - Label : ConSouling Sounds



Aucune place à la méprise n’est permise. Ici, fiché au cœur d’une lande désolée et ombrageuse, où nulle autre silhouette ne se dresse pour distraire un tant soit peu le regard, un symbole, jeune mais déjà très fort en identité, fait de l’entrelacs de branches pourtant frêles, dessinant, entre-autre messages gardés secrets, païens peut-être, les lettres composant ce patronyme : Wiegedood. Ce nom, gage de douleur et d’impuissance absolue, désignant la mort par suffocation du nourrisson dans la langue natale des musiciens qui s’en sont affublé. Cette image, je la reconnais d’emblée pour familière. Par le passé, déjà, elle m'avait frappé par sa simplicité. J'en avais retenu le tracé fragile balayé par le vent, avant même d’en connaître le sens exact. Avant même de me laisser porter par ce qu’elle annonçait. Mais attendez… Quelque chose a changé. Subtilement.

J’aime à parler ici d’identité, car oui, elle se veut marquée. Wiegedood a, dès sa naissance en 2015, et du fait de l’origine de deux de ses membres (Amenra pour Levy Seynaeve et Oathbreaker pour Wim Coopers), porté le sceau de la si fascinante aussi qu’impalpable Church of Ra, dont on oublie volontiers que la matérialité de son aura se développe avant tout dans l’estime, la collaboration de facto et le soutien mutuel de musiciens, photographes et artistes proches (liés) en intentions. Elle subjugue et efface parfois un peu l’identité propre des groupes qui gravitent en orbite autour de ce fantastique projet artistique. Ainsi De Doden Hebben Het Goet a pu, dit-on parfois, se singulariser en marquant l’entrée de la Church of Ra sur une terre qu’elle n’avait pas encore conquise alors, celle du black metal, emportant dans son sillage la conviction de la critique et du public avec maestria. Alors en cet instant, me prend l’envie de souligner la personnalité forte de chaque groupe qui « compose » cette si fameuse entité, afin d’éviter toute dilution. Gardons à l’esprit l’unicité de chacun, et également la distinction qui s’opère ici entre Wiegedood et les groupes dont sont issus les trois musiciens qui le composent : Amenra, Oathbraeker et Rise of Fall. Wiegedood s’ouvre à nous avec souveraineté et ne se revendique de nul autre. Un son distinct, une intention qui est la sienne propre, un projet détaché des autres, et pour preuve, s’il s’en faut, ce nouveau présent de très belle facture, ancrant définitivement la superbe du combo.
Outre un artwork et un titre qui laissent à penser que l’offrande sera sensiblement égale à la précédente, la composition : quatre titres cette fois encore, pour un ensemble de durée similaire (relativement court puisqu’on ne dépasse que de peu la demi-heure), toujours des guitares acides, un chant écorché et un ton apocalyptique. J’arrêterai cependant ici la comparaison avec De Dooden Hebben Het Goed. Tout d’abord parce que je n’ai goût à cet exercice. D’autre part, parce que le groupe a très clairement mûrit et s’est appliqué à mettre à profit les qualités acquises avec le temps et le travail. Là où le propos initial pouvait paraître parfois linéaire, Wiegedood a su apporter davantage de mouvement. La structure des morceaux de De Dooden Hebben He Goed II gagne en complexité et en originalité, créant la surprise, portant le propos encore plus haut et l’intensité à son comble. Les titres s’enchaînent par ailleurs sans la moindre rupture, une grande fluidité se dégageant ainsi d’un ensemble tracé en fil continu et non telle une succession de titres indépendants. Au détour d’une interview visionnée récemment, il m’a d’ailleurs été donné d’apprendre que le groupe ne se satisfait effectivement pas de rester sur ses acquis, mais qu’il cherche à aller plus loin, à se dépasser. Ayant cette foi en la capacité des artistes à ne pas sombrer dans la redite ennuyeuse et la facilité de la ré-application d’une recette qui a fomenté une première fois la réussite, je ne peux que saluer l’effort manifeste avec plus d'entrain et de respect.
De Dooden Hebben Het Goed II est donc un souffle noir puissant. Pour introduction, l’album se fend d’une magistrale pesanteur et d’un riffing rapide, promptement appuyés par la voix durement écorchée qui se juxtapose sur cette noire frénésie. Un déferlement immédiat, douloureux et glaçant, l’on ne pouvait bien entendu s’attendre à autre chose pour engager le propos. Le ton de Wiegedood ne devait être que de cette auguste acidité. Le combo n’avait d’autre possible que, d’emblée, nous tendre comme des arcs. Mais, ainsi que vous l’aurez compris déjà, si la rapidité et la technicité d’exécution sont au rendez-vous comme espéré, il n’est pas question un seul instant de se calfeutrer dans l’idée que l’on s’en tiendra à cette seule qualité. Ne va pas s’ouvrir la séance de brutalités à répétitions, toutes posées sur le même schéma monolithique que génère une succession d’agressions sonores, de guitares acérées brutes de décoffrages, de chant raclé et de blasts oppressants, jetés à notre figure et amen basta. Ce serait là hautement réducteur. La structure est au demeurant nourrie et tortueuse, tissant autour de nous les premiers fils de la toile chaotique dans laquelle nous nous égarerons au fil de l’écoute, pour à la toute fin nous jeter à bas. Ce n’est donc là encore que les prémices et ils sont déjà riches en intention, pour notre plus grand plaisir,
Nous voici alors recueillis par une accalmie aussi douce et salvatrice que brève, offerte par l’introduction de "Cataract". L’approche post metal se fait alors jour, presque contemplative dirais-je. Extrêmement bien amenée, cette partie atmosphérique, nous laisse le loisir de nous fondre dans un sentiment d’amertume poignante. Mais à nouveau une salve de pure virulence vient nous arracher à ce songe dans lequel nous avons un instant cru pouvoir nous bercer. Au creux de cette seconde attaque, nous embrassons à nouveau les blasts sauvages, les cris non moins farouches, le déluge affolant qui s’abat sur nos têtes. Nous ne pouvons alors plus que nous gargariser du flux de tension extrême qui se déverse sur nous. Et lentement, la fin du titre s’étirera pour nous offrir une nouvelle accalmie, presque au goût d’agonie.Wiegedood s'illustre donc avec éclat dans sa grande maîtrise des changements de rythme et des substances. L'ouverture alors du titre éponyme, tissée de ce fil que j'aime à présent qualifier de lovecraftien, formant nappes - autant de tentacules noirs, symboles d'un chaos rampant lentement vers nous pour nous saisir - ne départira pas de l'ensemble. Nous poursuivons ainsi notre descente vers d'insondables abysses et reconnaissons alors qu'il est fascinant d'étendre notre esprit dans cette poix noire qui, cette fois-ci, sera coulée en un flux uniforme sur nos esprit émus. Le titre ne rompt pas d'ailleurs, "Smeekbede" achevant d'étirer le propos, à tel point que le cri ultime qui clôt l'album semble lui même s'arracher du corps de son interprète, tant il semble puiser dans l'ultime souffle physiquement possible.


Je ne peux donc que vous enjoindre à découvrir cette superbe offrande que Wiegedood nous délivre aujourd'hui, prendre le temps de la savourer pleinement, vous coupant de tout autre action, afin de vous délecter totalement de son encre épaisse. Et si l'occasion vous est présentée, de saluer encore le groupe depuis la fosse vibrante d'une salle de concert. L'expérience ayant été également menée par votre modeste chroniqueuse, bien que dans des conditions impropres, je peux vous assurer qu'elle ne manquera pas de laisser sa trace au fond de votre esprit.


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