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CHRONIQUE PAR ...

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Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 30 mars 2017
Sa note : 16/20

LINE UP

-Scott Kelly

-Colin H Van Eeckhout

-Matthieu Vandekerckhove

TRACKLIST

1) Absent in Body

DISCOGRAPHIE


Absent In Body - The Abyss Stares Back #5 (EP)
(2017) - doom metal Sludge - Drone - Label : Hypertension Records



« When you stare into the abyss, the abyss stares back at you » (Nietzsche).
The Abyss Stares Back est une série de cinq splits, lancée par le label gantois Hypertension Records en 2014. Le corpus se compose ainsi : Amenra / Vvovnds (Vol I), Hessian / Primitive Man (Vol II), Drums Are For Parades / Sardonis (Vol III), Alkerdeel / Nihill (Vol IV) et enfin Absent in Body (Vol V), ce dernier étant sujet central de la présente chronique.


L’œuvre enfin parachevée nous permet de découvrir certaines compositions inédites des groupes susmentionnés, ainsi que des approches revisitées d'autres titres. L'ensemble se veut particulièrement soigné, à commencer par les artworks, composés d'un liant commun, puisant dans l'inspiration de Steefaan Temmerman, Steebz Khuan et José Carlos Santos de Terrorizer. Quant à la matière musicale à proprement parler : doom, sludge, noise, black, grind, drone... Comprendre un concentré pur d'oppression, nourrit d'atmosphères lourdes et malsaines savamment brossées, et propre à conduire à une échappée sensitive douloureuse. De certains passages, d'aucuns ont pu employer l'expression même de « paroxysme jubilatoire de violence ». Le dernier né qui se présente à nous pour clore le chapitre, ne ternira pas l'intention écrasante jetée à l'amorce. Non point en se répendant dans un déluge de riffs sur-violents et une débauche de cris assourdissants de brutalité, mais bien en tissant autour de nous une sensation d'occlusion extrême. Un inconfort à la saveur bien particulière, puisqu'il ne laisse pas son auditeur fuir au loin, mais le conforte au contraire à écouter et écouter encore.
Né de la collaboration de Scott Kelly (Neurosis), Matthieu Vandekerckhove (Oathbreaker/ Syndrome) et Colin H Van Eeckhout (Amenra/ CHVE) sous la nouvelle égide qu'est Absent in Body, The Abyss Stares Back #5 profile les flux et reflux d'une vision effarante de non-retour. La vidéo qui l'illustre n'est d'ailleurs que très éloquente et parachèvera, s'il s'en faut, la sensation de malaise mêlée de fascination stupéfiée dans laquelle la musique plonge fatalement son auditeur : explosions, embrasements, fureurs, famines, cruauté, déportations, violences, terreurs, douleurs, révoltes, destructions, ADN, germes, mort, pourriture, larmes, poignées de main lourdes de sens.... Un condensé violent d'Histoire et d'histoires violentes. L'unique titre introduit l'étrange voyage par une montée lente et pensante, ponctuée d'amères stridences. Puis la pulsation de la batterie se fait ourdir, prémices au climax. Mais celui-ci ne se traduit cependant pas par un choc frontal simple, mais d'avantage comme un nuage de tempête dense, noir et cuisant qui enfle et se repend sur nous, prompt dès alors à nous étouffer. Dans ce chaos rampant qui se déverse, jaillissent les voix : la première, un âcre et implacable growl, la seconde, épurée, détachée et quasi cantique. Toutes deux obsédantes.
L'ensemble vrille le creux de nos reins et nos cortex. Des ondes musicales - soutenir la vision d'une déferlante nucléaire n'est pas tout à fait chose abstraite, bien que le support visuel conduise à une vision plus ample du tumulte. Prise au centre de ce moyeu, la catharsis est alors promptement atteinte, tant la musique offre ici terrain propice à l'extraction du venin. S'en suit alors une accalmie. Mais le dark ambiant épais de celle-ci nous pousse d'avantage à mesurer pleinement notre état de torpeur, plutôt que de nous offrir répit ou consolation à la dure charge émotionnelle que nous venons d'encaisser. Accalmie seulement, puisque qu'un second climax vient enfin achever de nous dévorer. L'attaque sourde se diluera alors dans un dernier souffle de langueur acide et les distorsions sonores nous laisseront là, pantois et stupéfiés, songeurs enfin, perdus dans des considérations tenant à la vacuité de toute chose ou encore en milles pensées toutes aussi insaisissables et indéfinissables les unes que les autres.
Mais enfin, « Absent in Body », songez à tout ce que cette expression peut évoquer, alors la musique qui en jaillit... Car ceci n'est qu'une vision des choses parmi tant d'autres. Il est aisé aussi de croire pénétrer dans une chapelle laissée à l'abandon, fouler un sol jonché de feuilles mortes et d'âmes égarées, portées là, au gré des caprices du vent. Les absents ont-ils tort ? Non. Moi j'ai tort. Permettez que je m'absente un instant. Sommes-nous ici ? Un nuage d'absinthe humé tandis que je me grise d'une nappe à la force tellurique. C'est agréable et tourmentant, tout à la fois. Les images ne coulent pas de source en général, la musique semble au contraire fluide. Un spectre vocal et un chant liturgique se confondent à une instrumentation sans pitié, tel un serpent qui s'enroule, inquiétant, autour de ma gorge et me plonge dans un secret abîme...


Pris à la gorge, voilà ce que nous sommes à l'écoute de cet EP. Nous sommes certes en terrain connu, la patte de chacun des artistes ici présents étant identifiable sans contestation possible. Cependant, de cette collaboration où les identités claires s'entremêlent subtilement, jaillit un sentiment plus écrasant encore. Et une volonté farouche se dégage de l'expression de nos artistes. À souhaiter que cette création ne soit donc qu'un avant-goût d'autres à venir, aussi riches en intentions.

« In all your lies and in a thousand eyes, I see snakes
Shaved for burial
Our separate ways align
Our forever is a lie
».



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