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CHRONIQUE PAR ...

100
Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 26 janvier 2017
Sa note : 16/20

LINE UP

-Alexandre "Alex" Raux
(guitare+programmation+percussions)

-Vincent "Vince" Erdeven
(claviers+voix+percussions)

-Erik "Raggy" Sevret
(flûte+saxophone+claviers+ programmation+percussions)

-Guillaume "Tanguy" Berthelot
(claviers+programmation)

-Mathieu Bablee
(basse+percussions)

-Jean-Christophe "Werner" Wauthier
(batterie+percussions)

TRACKLIST

1) Der Zug
2) Die Architektur

3) Die Strasse
4) Die Fabrik
5) Die Laden
6) Die Bourgeoisie
7) Der Verkehr
8) Der Kindergarten
9) Die Brucke
10) Die Freizeit
11) Der Tanz

DISCOGRAPHIE

Berlin (2014)

Zenzile - Berlin
(2014) - post rock instrumental - Label : Yatanka



Berlin : La Symphonie d'une grande Ville. Tel est l'intitulé du film de Walter Ruttmann paru en 1927 que Zenzile a choisi d'illustrer, dans la lignée de sa mise en musique du Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene lors de ciné-concerts présentés en 2011. Vétérans respectés de la scène dub hexagonale, les membres du collectif angevin ont bifurqué depuis quelques albums sur des sentiers plus rock, qui les dirigent aujourd'hui vers les artères surpeuplées d'une capitale en pleine ébullition. Dépourvues de voix, à l'instar de l'œuvre qu'elles dépeignent, et parfois proches de celles déployées par Mina, une formation... berlinoise,[...]

Sur ce quai de gare le jeune homme attendait. Il s'était arrêté à quelques centimètres de la bande de sécurité, là où la parenthèse avait débuté, se réduisant à mesure que le "Train" approchait. Apnée journalière. Stérile inertie. Le soleil harcelait les flancs métalliques du gratte-ciel qui le toisait de l'autre côté de la "Rue", dont le "Trafic" infatigable produisait une enveloppe sonore et informelle que perçaient de temps à autre un coup de klaxon, deux ou trois invectives – les rites inaltérables d'un matin de semaine. Il ne prêtait nulle attention à ses futurs compagnons de voyage qui se massaient à ses côtés telles des ombres charnelles, bruyantes ou mutiques, tout emplies de secrets. La veille, l'avant-veille, les jours d'avant : leur ressemblance presque parfaite, à peine contrariée par les inévitables variations du climat, informait sur ce qu'il adviendrait du lendemain et des lendemains qui suivraient. À moins que... À moins qu'un événement ne modifiât le cours de son quotidien dupliqué. Un imprévu bouleversant qui expliquerait son indifférence totale à la frénésie qu'engendraient les flux, ses traits crispés sur un ailleurs que lui seul discernait. Dans ses écouteurs vibrait cette musique qui rythmait ses pas dans la cité. Les notes réverbérées résonnaient et revenaient au fil des heures, partition obstinée, récurrences inhabituelles chez celui qui d'ordinaire se laissait ballotter au gré des bascules aléatoires de son lecteur, entrechoquant les sphères dont il forçait les sas. Berlin. Ville parmi les villes, les résumant toutes, singulière, immense, inaccessible - ou bien serait-ce tout simplement la sienne ? Les scansions de la basse, pleine et tendue, impulsait ses foulées naguère chaotiques, le transformant en arpenteur conquérant qui jaillissait sur l'asphalte. Ainsi revitalisées, ses jambes martelaient une "Danse" tellurique excitée de percussions sèches qui fouettaient les trottoirs, les "Ponts", les "Usines". Un saxophone flegmatique le guidait entre les voitures, une flûte insouciante l'entraînait jusqu'aux "Magasins". À ces moments de douce euphorie qui le rendaient maître de l'"Architecture" succédaient de brusques accès de mélancolie, irisés de guitares suspendues et de claviers tour à tour délicats et souverains le précipitant dans un insondable abîme.
Car sa paume était vide. Tourmentant la plaie qui remplaçait son ventre, les accords cristallins explosaient en gerbes désespérées. Elle n'était pas là - son visage même lui demeurait inconnu. En son absence réitérée, il ne pouvait qu'imaginer son parfum, le charme de son sourire, les volutes capricieuses de sa chevelure. À mesure que les saisons s'égrenaient, il lui semblait que tout ceci n'était que fantasme. Vain. Douloureux. Stupide. Jusqu'à hier. Hier, il l'avait rencontrée - ou plutôt, elle était venue à lui, selon le scénario idéal de ses chimères les plus fantasques. Dans cette rame bondée où il avait agrippé tant bien que mal une barre de maintien, il avait levé les yeux et elle l'avait regardé. Oh ce regard ! Si franc, si profond, si espiègle aussi. « Salut... Tu ne me reconnais pas ? » Tétanisé, il n'avait pu répondre. Il ne s'était pas rappelé l'avoir déjà vue - comment aurait-il pu l'oublier, même en ne l'ayant croisée qu'un instant ? Il était convaincu depuis longtemps qu'à la seconde où elle se tiendrait devant lui, il saurait que c'était elle. Et voilà que sa prémonition s'était réalisée, lui offrant le cadeau inespéré d'une certitude. Cependant non, il ne l'avait jamais vue, bien qu'elle eût suggéré le contraire. « Je suis désolée, tu dois me prendre pour une folle. Nous nous sommes tant parlé, tu sais... Mais c'était prévisible. J'espère simplement ne pas t'avoir dérangé. » Le convoi s'était arrêté. Emportée par un flot de voyageurs indifférents au tressaillement de ses épaules, l'apparition s'était éloignée à vive allure quand enfin il l'avait interpelée. Les mots étaient sortis de sa gorge aussi péniblement que si on les avaient extirpés du plus profond de son âme. Quatre mots simples, par delà le maelström : « Quel est ton nom ? » Elle s'était retournée, deux fines rigoles creusant ses joues, et avait lancé une réponse que le vacarme des conversations et l'annonce de la fermeture imminente des portes avaient engloutie. Alors, elle avait projeté son bras le plus loin qu'elle pût, tendant du bout des doigts le bracelet rouge qu'elle avait détaché avec une rapidité stupéfiante, comme si elle avait anticipé et répété ce geste depuis des années. Puis elle avait disparu. Les portières à peine refermées, le train avait repris sa course, élargissant à toute allure le gouffre qui s'était ouvert entre lui et la jeune femme. Encore sous le choc, il avait scruté le tissu tressé qu'il avait attrapé in extremis dans un élan tel qu'il avait dû s'en excuser, sans vraiment en avoir conscience, auprès de ses nouveaux voisins.
Il était descendu deux stations plus loin. Quelque chose l'avait rivé à ce plancher mouvant, quelque chose qui lui avait intimé de ne pas la suivre. Quitte à sentir son cœur se broyer. Un solo tendu de tristesse rageuse avait strié ses tympans d'une marque indélébile, celle de leur premier échange, ou tout du moins le premier dont lui, se rappelait. Ses écouteurs n'avaient pas quitté ses oreilles durant le bref et vertigineux tête-à-tête - comment avait-il pu comprendre sa visiteuse impromptue tandis qu'il continuait à ne rien percevoir des autres passagers ? Avait-il été victime d'une démence passagère ? Ses muettes suppliques avaient-elles fini par déclencher une hallucination ? Sans oser le regarder, il avait serré le poing de toute ses forces, jusqu'à le faire blanchir, avant de le déplier. L'accessoire aux entrelacs complexes gisait toujours au creux de sa main. Ainsi avait commencé sa quête. Bien sûr, il ne reverrait pas sa fugace compagne sur cette ligne. Ni demain. Ni après-demain. Elle avait fait le trajet en éclaireur, pour le prévenir : elle existait en ce monde, elle était prête à l'accueillir, elle avait entendu ses appels. Pourtant j'ignore qui tu es. Où pourrais-je te rejoindre ? Tu n'es pas de la ville, n'est-ce pas ? Ni de celle-ci, ni d'une autre. L'orchestre électrique a cessé de jouer pendant ton intervention alors qu'il m'avait révélé des beautés brutes et la fragilité des ondes ; exacerbé mes émotions, validé mes sentiments. Ses mélopées aériennes, ses cadences résolues m'avaient mené jusqu'à toi. Mais il faut me passer d'elles, désormais. En quel endroit mystérieux ta route conduit-elle ? Au sommet de collines cerné d'un océan de brumes ? Ou à l'horizon d'une plaine rougeoyante qu'enflamme le crépuscule ? J'irai, même si tu n'y es plus, puis je te trouverai. J'aurai oublié que je te cherchais, jusqu'à ce que le destin fasse à nouveau frôler nos corps. Je frémirai en remarquant la commissure de tes lèvres, me troublerai à la vue de ta silhouette inexplicablement familière. Intriguée, tu détourneras la tête. Je poursuivrai mon chemin, encore quelques marches à gravir. Ensuite je me retournerai et te demanderai : « On s'est déjà vu, non ? » Ce sera dans cette ville, ou sans doute dans une autre. Et ta voix mille fois rêvée se posera sur la mélodie sans parole qui en a dressé les plans et façonné les rues.


[…]les séquences s'enchaînent, figuratives, organiques, oniriques, comme autant de travellings escortant le promeneur, l'ouvrier, le bourgeois, l'enfant. Évocatrice et sensible, cette bande-son métropolitaine – et contemporaine - sublime le support qui l'a inspirée, incitant l'auditeur à ériger d'inédites façades ou lui remémorant subitement l'atmosphère d'un quartier naguère fréquenté. La déambulation, tantôt pressée tantôt insouciante, dynamique et contemplative, se révèle des plus plaisantes, telle la découverte de contrées lointaines que l'on ferait à la faveur d'un songe, la tempe appuyé sur le bord de la fenêtre.
Sous les câbles crépitants de la caténaire, le garçon ravivé voulait se souvenir d'un nom qu'il n'avait jamais su.


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