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CHRONIQUE PAR ...

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Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 20 mars 2016
Sa note : 18/20

LINE UP

-Lætitia Sadier
(chant+claviers+percussions)

-Mary Hansen
(chant+guitare+percussions)

-Tim Gane
(guitare+claviers)

-Morgane Lhote
(claviers)

-Richard Harrison
(basse)

-Andrew Ramsay
(batterie)

Ont participé à l'enregistrement :

-Rebecca McFaul
(violon)

-Maureen Loughnane
(violon)

-Dave Max Crawford
(trompette)

-Paul Mertens
(saxophone)

-Sean O'Hagan
(piano+orgue)

-Xavier "Fischfinger" Fischer
(piano sur 3)

-John McEntire
(claviers+vibraphone+marimba+percussions)

-Jan St. Werner
(programmation sur 3, 5 et 10)

-Andi Toma
(programmation+percussions électroniques sur 3, 5 et 10)

-Shelley Weiss
(alto)

-Jeb Bishop
(trombone)

-Ross Reed
(trombone)

-Poppy Branders
(violoncelle)

-Douglas McCombs
(basse acoustique sur 1)

TRACKLIST

1) Brakhage
2) Miss Modular
3) The Flower Called Nowhere
4) Diagonals
5) Prisoner of Mars
6) Rainbo Conversation
7) Refractions in the Plastic Pulse
8) Parsec
9) Ticker-Tape of the Unconscious
10) Contronatura

DISCOGRAPHIE


Stereolab - Dots and Loops
(1997) - rock electro - Label : Elektra Duophonic



« Écoute cet album, je te promets que tu feras un beau voyage » avait-il susurré, traçant d'affolantes arabesques entre les omoplates de la jeune femme. « Pourquoi pas... Maintenant ? » répliqua-t-elle dans un sourire espiègle, attisée par les divagations tactiles de son amant. « En fait, Dots and Loops ferait une bande-son idéale pour accompagner tes rêveries ferroviaires. Mais concernant le périple que nous allons entreprendre, je te propose quelque chose de plus... chaloupé » annonça-t-il en dirigeant sa main vers les dénivelés inférieurs. « Pas trop quand même, tu sais que j'ai le mal de mer. Mais... qu'est-ce que tu... ? » Elle ne put terminer sa question, agrippant brusquement les cheveux de son partenaire : de toute manière, celui-ci n'était plus en mesure d'articuler quoique ce soit d'intelligible. « Comme la nuit dernière... » implora-t-elle d'un souffle. Puis elle ferma les yeux.

« Ça ne serait pas un peu de l’électro, ton truc, là ? » avait-elle lancé, goguenarde, alors qu'elle ajustait ses bas jarretière. Elle avait beau se targuer d'une certaine ouverture d'esprit, les « bip bip », pas plus que les « boum-boum », qui sortaient ordinairement d'une boîte à rythmes ne trouvaient grâce à ses ouïes : « Peu de cœur et guère de tripes ». Il le savait d'ailleurs, c'est pourquoi son insistance l'avait intriguée. « Tu aimes les reliefs, le mouvement, les contrastes... En fait, je ne vois pas trop comment tu pourrais détester ». « En fait »... Ce coup-ci, elle s'était retenue de le taquiner avec ce tic de langage qui lui rappelait leur première rencontre : c'est en osant lui faire la remarque qu'elle, l'incurable timide auto diagnostiquée, avait pu avantageusement dévier la conversation jusque-là très banale qu'elle était parvenue par Dieu sait quel miracle à engager avec ce garçon intriguant qui ne paraissait pas à son aise, lui non plus, dans cette soirée bruyante où régnait une décontraction de façade. « Stereolab », donc. De toute évidence, elle n'allait pas se cogner du speed metal symphonique - « toujours ça de pris » - avait-elle pensé avec soulagement. Avant de déposer le boîtier dans le sac, elle s'était attardée sur la sobre et énigmatique pochette qui figurait, selon son interprétation de l'instant, l'empreinte aux courbes parfaitement symétriques d'un pouce trop large et dont le turquoise minéral se détachait timidement de ce vert spécifique aux feutres d'écolier qui emplissait toute la surface restante. La liste des morceaux était inscrite au recto, à l'instar du Pets Sounds des Beach Boys, son disque fétiche. « Pas metal du tout, clairement. Du lisse, en quête d'un supplément d'âme » lâcha-t-elle en guise de première évaluation. Mais elle avait apprécié de son œil exercé la fausse simplicité du motif et le cadrage astucieux qui chopait le regard. « Pourquoi pas, après tout... ». C'était elle qui avait réservé le TGV, cette fois. Il l'avait accueillie chez lui, dans un studio de « proche centre-ville » qu'il avait choisi en raison de la vue dégagée sur le dédale des toits anthracites. Au début, faisant fi des centaines de kilomètres qui les séparaient, les deux amoureux s'étaient retrouvés chez elle et succombaient à d'intenses moments de délectation qu'ils partageaient le plus souvent sur le tapis du salon, afin de bénéficier d'une liberté d'action que contrariait le canapé trop étroit. Cependant les fibres de la natte lui occasionnait de furieuses démangeaisons, essentiellement dorsales. Par conséquent, elle avait pris l'habitude de la couvrir d'une couette détournée de sa destination initiale. Car la musique lui étant indispensable dans à peu près toutes les circonstances et les enceintes se situant, pour des raisons pratiques, dans la pièce principale, il n'était pas envisageable de transposer les ébats en un autre lieu. Dans l'appartement de monsieur, la chambre à coucher réceptionna donc le matériel audio et ce fut sur un épais matelas, dont chaque caractéristique avait été scrupuleusement testée, qu'il avait mentionné le nom de Stereolab. Les yeux clos, discrètement haletante, elle s'abandonnait au souvenir déjà trop lointain de ces étreintes lorsque le train qui devait la ramener vers lui quitta avec tact son refuge de rivets et d'acier.
Le lent démarrage du convoi évoquait une indécision en phase avec les synthétiseurs qui balbutiaient dans les écouteurs de la passagère installée place quatre-vingt-une, voiture douze. Deux accords alternaient et cheminaient en un crescendo délicat comme le cristal du vibraphone qui s'incarnait dans la vitre fraîche où reposait sa tempe. Une batterie nerveuse emmenait résolument ce fragile écrin vers une destination qu'elle s'impatientait de découvrir. Puis vint le chant. Elle pesta intérieurement mais, sans qu'elle pût se l'expliquer dans l'immédiat, elle décida de poursuivre l'écoute. Il la connaissait pourtant, son aversion pour les voix féminines ! Celle-ci appartenait à une certaine Lætitia et modulait à l'économie, presque à regret, portée par une diction dépourvue d'affect qui la teintait d'une apparente austérité. Pourtant, à mesure que la chanson progressait, la froideur et la distance s'estompaient. Forgée dans un médium réconfortant, la voix semblait émaner d'une conscience sereine et annonçait la belle quiétude des paysages à venir. Elle fut bientôt rejointe par une compagne à la tessiture plus aiguë : ses intonations tenues répondaient à celles de son aînée, tissant avec elle un tourbillon gracieux où s'accrochait le ruban entrelacé des talus et des prés. Le voyage s'annonçait bien, tout compte fait. Soudain, le tempo se fit guilleret, scandé par les accords sautillants d'un clavier narquois qui suggéraient les coups de sifflets brefs et fantasmés d'une locomotive de dessin animé. La jeune femme ne put retenir quelques déhanchements et trouva fort à propos l'irruption de ces sonorités vintage pendant que la campagne défilait à toute allure derrière le verre laminé. Elle se rendit compte en outre que certaines paroles étaient chantées en français. De-ci de-là des bribes lui parvenaient, rapidement identifiées, mais dont elle peinait à donner sens : qu'est-ce que c'était que cette histoire de « boîte cartonnée » et de « trompe-l'œil » ? Elle se souvint alors des propos de son malicieux complice qui avait évoqué, sourire en coin, les textes abscons dont la formation anglo-française s'était faite une spécialité - « des mots tombés du dico, assemblés au petit bonheur la chance façon surréalisme et Champs Magnétiques, tu vois le genre ? ». Non, elle ne voyait pas vraiment - encore un bouquin qu'elle avait posé mentalement sur la pile vertigineuse de ses lectures procrastinées. « Tu jetteras un œil sur la tracklist, ça te donnera une idée. Remarque, ils se sont calmés – sur leur album précédent, Emperor Tomato Ketchup, les intitulés étaient franchement loufoques : "Motoroller Scalatron", "Les Yper-Sound", "The Noise of Carpet"... » « J'aime bien, moi » avait-elle coupé. « Surtout le dernier ». Vainement contenu, son rire contagieux avait fusé, déversant dans la pièce une insouciance nouvelle que rien ne pouvait entamer. Après tout, peu importe ce que pouvaient bien raconter ces filles, si elles-mêmes se fichaient d'être comprises. Biberonnée aux groupes anglo-saxons mais peu à l'aise avec la langue de David Eugene Edwards, la mélomane farouche accordait une importance relative au message qu'elle était le plus souvent obligée de déchiffrer à l'aide du livret ou après une recherche sur le net, dans l'éventualité où la voix l'avait émue. Que la signification de ces mots lui échappât, sans doute à jamais, ne perturbait donc en rien son immersion dans l'atmosphère à la fois acide et ouatée, tendue et rassurante de ce vaste petit monde dont elle se délectait, toutes réticences vaincues. Une mélopée aux effluves ensorcelantes acheva de l'y plonger.
S'abandonnant totalement, elle dériva quelques fractions de seconde dans un entre-deux informe, avant de constater qu'elle se tenait désormais au milieu d'une passerelle en bois - non, juste à côté, sur l'herbe dense qui bordait un ruisseau dont elle devinait le cours sans pouvoir toutefois le distinguer, bien qu'elle surplombât également la scène de son balcon. La route en contrebas avait bifurquée vers une forêt inédite qui bruissait juste devant chez elle, tandis que des torrents mordorés dévalaient les contreforts d'albâtre de sa chère montagne, convoquée pour son plus grand bonheur en ces lieux recomposés. Une émotion subite, puissante – invincible - s'empara d'elle. Gentiment bousculée par la brise tiède qui agitait ce jardin des délices, elle le vit tout-à-coup, dressé droit devant elle en contre-jour, étonnamment vêtu d'un long et sombre manteau de cuir. Il souriait. En un éclair la focale s'allongea et il fut rejeté de l'autre côté du pont. L'élan qui les fusionna instantanément en une silhouette tumultueuse embrasa l'espace. Il la faisait valser et elle riait, sans retenue. De leur bouche jaillissait le chant magnifique des deux femmes, de sorte que l'ode mélancolique à cette "Fleur nommée Nulle Part" se transforma rapidement en un dialogue amoureux et gai. Bras tendus, se retenant par les mains, les danseurs éperdus continuaient à tournoyer et se laissèrent emporter à travers cimes, dans le sillage envoûtant du rythme ternaire. Ensuite, tout se mélangea. Elle dériva au creux de courants capricieux où s'épandaient parfums et résonances, mélange protéiforme façonné au gré des guitares, des gorges, des tambours, des machines. Les pistes se succédaient telles des saynètes fantasmagoriques et si, sur chacune d'elles régnait un climat différent, toutes étaient reliées par une tension électrique qui maintenait la cohésion de ce continent aux stimulants vagabondages. Dans la caresse de celui qui l'embrassait inlassablement, elle suivit des trajets supraluminiques, explora des planètes jonchées de jungles et d'abysses, déambula dans les replis de son inconscient. Un contrôleur navré l'extirpa brièvement de sa torpeur. Massant ses poignets finement striés, elle se demanda si, enfin, une bonne étoile avait pris la peine de se pencher sur son cas : ce garçon allait-il l'aider à atteindre la quiétude qui la fuyait ? À rejeter dans les limbes les spectres du passé ? À libérer sa curiosité pour les êtres et leurs mystères, sa fougueuse envie de créer, son appétit fantastique d'amour et de vie ? Elle le souhaitait, de toute son âme. Mais elle avait beaucoup de raisons de se montrer prudente. Ce qui la rassurait, c'est qu'aucune d'elles n'était directement liée à lui : tant qu'il en serait ainsi, tous les espoirs resteraient permis. Et les siens étaient immenses. Elle replongea dans le flux mélodieux des chimères, durant une période qu'elle ne sut évaluer. Quand le train entra en gare, la musique avait cessé. Elle reprenait peu à peu conscience de son environnement, en même temps que ses paupières s'ouvraient sur le porte-bagages d'où sacs et valises étaient descendus à la hâte, dans un concert de froissements d'étoffe et d'injonctions feutrées. Elle reprit ses esprits et immédiatement une vague d'euphorie l'arracha à son siège : il était là. Il l'attendait. À cet instant précis, plus rien d'autre ne comptait.


« As-tu fait bon voyage ? » parvint-il à s'enquérir entre deux baisers dont la durée repoussaient les limites ordinaires de l'apnée. Elle avait poussé un cri de joie dès qu'elle l'avait aperçu et s'était jetée contre sa poitrine, lançant ses jambes autour de ses hanches. « Oui, grâce à toi ! ». Il l'avait saisie par les cuisses, hilare. « Je n'étais pourtant pas aux commandes » objecta-t-il. Elle s'accrochait fermement à son cou et pouffait. « Mais non, nigaud, je te parle de ton album, là. Le Stereolab ». Ils se mirent alors à tourner sur le quai telle une toupie déréglée, carrousel enivrant qui lui rappela son odyssée interrompue. « Ce mélange de rock et de claviers, cette pop bidouillée et brillante m'a transporté dans un formidable ailleurs, où les chansons ciselées côtoient les balades au long cours. Une errance ardente au royaume des songes » poétisa-t-elle ironiquement en chemin, sa paume enserrée dans celle de son guide. Celui-ci, ravi, en déduisit qu'ils allaient pouvoir ajouter Dots and Loops à leur playlist intime. Elle enchaîna sur une anecdote qu'elle vivifia avec ce talent de conteuse qu'il jalousait avec bienveillance. Elle lui plaisait tant. Elle rit, à nouveau. À des années-lumière de toute cette merde. « Ton rire est une revanche, le mien est un écho » l'entendit-elle murmurer lorsqu'ils pénétrèrent dans l'immeuble.


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