17072

CHRONIQUE PAR ...

98
Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 12 octobre 2015
Sa note : 16/20

LINE UP

Frédéric D. Oberland
(chant+guitare+claviers+saxophone alto)

Stéphane Pigneul
(chant+basse+samples)

Ben Mc Connel
(batterie+percussions)

Stephane C.
(artworks)


TRACKLIST

1) Opening Theme (Ablaze in the Distance)
2) Sofia's Shadow
3) Buy Gold (Beat Song)
4) La Traversée
5) Nuage Noir
6) Kyrie Eleison
7) Silencer
8) Ouroboros
9) Call John Carcone
10) L'Île
11) Outro (For the Following)


DISCOGRAPHIE


Oiseaux - Tempête - Oiseaux - Tempête
(2013) - post rock free jazz - free rock - Label : Sub Rosa



Oiseaux-Tempête. Que vous inspirent ces mots d'emblée ? C'est la question que vous trouverez généralement formulée dans le cadre d'autres chroniques qui ont été écrites sur le sujet, avec à chaque fois une approche plus ou moins personnelle de leurs auteurs. Je ne vais pas faillir et vous donne donc la mienne en vous révélant que, par une obscure et morne soirée où mes doigts se prenaient à un jeu bateau que nous avons tous fait : associer des mots clés dans un moteur de recherche à la recherche d'un son, d'une image, de quelque chose « d'autre », j'ai écrit : « Oiseaux » - « Tempête ». À chacun son fil de pensées plus ou moins logique, n'est-ce pas ? Une piste s'est alors offerte à moi.

"Ouroboros". Un chien qui aboie, des bruits de pas, une musique au rythme lent, des cordes frénétiques en fond et aux accents venus d'ailleurs, une ambiance où j'hésitais sur le sentiment à tenir : vraie ou fausse mélancolie ? Chaleur ou pesanteur ? Simplicité ou complexité ? Le titre passé, j'ai laissé filer la playlist par curiosité et ainsi donc, je me suis enlisée au sein du premier album du groupe ainsi nommé : Oiseaux-Tempête. Et cette sonorité ouatée, ces pistes instrumentales où l'on perçoit rapidement que l'improvisation est à la source, où l'on reconnaît aussi un certain niveau d'exigence ; enfin cette atmosphère si particulière où l'on n'est plus trop certain de l'heure ou de l'endroit où l'on se situe, tout ceci m'a émue. Et je me fichais pas mal du sens réel de cette association de termes - Oiseaux -Tempête. L'album colorait un instant personnel de façon extrêmement propice et je me suis contentée, un temps, de me laisser porter. Mais, sans tout à fait m'en rendre compte, les pistes d'abord « d'ambiance », sont devenues progressivement « familières »

J'use du terme « familier » et non « intime » volontairement. Car il s'agit là d'une musique qui ne s'apprivoise pas aisément passées les première salves. Le sentiment initial est celui d'un intime mélange de jazz et de free-rock, onde propice à la rêverie ; les titres ne marquent pas l'esprit immédiatement comme n'importe quel bon vieux couplet/refrain-couplet/refrain - vous l'aurez compris, les structures sont d'un autre acabit - il faut un peu plus de temps et surtout, d'envie, pour appréhender l'œuvre délicate. Ce sont donc d'abord de simples fractions sonores qui viennent tout le long du jour vous titiller l'esprit, au début doucement, discrètement même, puis de façon de plus en plus obsédante, au point de ne plus vous lâcher. Chaque piste demeure pourtant un mystère complet, source de surprises à chaque nouvelle tentative et pourtant, agit progressivement à la manière d'un mantra. D'une obsession involontaire et nouvelle, se nourrit l'intérêt, engendrant une plus grande curiosité encore. L'oreille se fait enfin plus attentive. Ces interrogations se posent alors : pourquoi suis-je tantôt dans l'ambiance tamisée d'un club de jazz, pour flâner si soudainement en terres étrangères ? Pourquoi suis-je à naviguer sur un vieux rafiot, pour ensuite me retrouver simplement chez moi, en moi même ? En moi même ?! Mais encore … Sur ces pistes instrumentales, ces sons qui semblent extraits du quotidien, des bruits, des voix, pas toujours clairs ni intelligibles ? Du field-recording ? Une piste vers quelque chose d'autre ?

La musique est en vérité à la jonction du vagabondage, de l'introspection et de la réflexion, tout dépendra seulement de l'éveil des sens et de l'envie d'y voir ou non quelque chose au moment de l'écoute - vous me direz que ça se passe souvent (toujours ?) comme ça avec la Musique ! Mais afin de vous éclairer plus avant, délaissons l'approche purement émotive pour nous rapprocher du concept. Oiseaux-Tempête n'est pas un projet musical. D'aucuns le qualifieraient plutôt de cinématographique ou documentaire. Nos musiciens ont en effet lancé leur processus créatif au cours d'un voyage en Grèce durant lequel, en collaboration avec le photographe Stephane C., ils ont réalisé un important travail de collecte de données diverses et variées : sons, images, interviews, etc. dans le contexte précis des conflits géo-politiques du moment. Revenus en France avec cette manne conséquente de données, ils se sont enfermés en studio et ont « improvisé » une musique inspirée et nourrie de ces fragments. Ce premier album est ainsi né, illustrant et illustré de cet ensemble de données, d'images et d'émotions recueillies. Je vous invite d'ailleurs, lors de votre écoute, à contempler l'artwork de cet album, quelques images qui auront de quoi vous interroger quelque peu.

Si l'œuvre a une connotation politique indéniable, elle n'est cependant pas de nature à bloquer les esprits sur une idéologie précise. Au contraire. La latitude qu'elle offre vous portera à considérer son thème central aussi bien que vos seules et uniques pensées. Et c'est là aussi l'un des plus grands charmes de cette écoute. Oiseaux Tempête n'est pas cloisonné. S'il faut céder au cliché de l'interprétation des mots, alors disons que l'Oiseau est libre et qu'il a une vision haute d'un grand ensemble. La Tempête peut être alors ce qu'il observe et ce dont il se désole. Il voudrait sans doute provoquer quelque chose en nous, en nous confiant ce qu'il voit. Mais si une tempête peut être un instant très éprouvant, elle peut aussi se révéler une chose belle à admirer dans sa seule expression. Car oui, ici, Tempête n'est pas explosion de fureur, l'atmosphère qui est brossée par la musique est davantage à l'image de ces ciels fermés de nuages aux teintes orangées, l'air y est chaud et pesant, le rythme lent. Ne serions-nous pas plutôt dans la posture de ceux qui attendent que le ciel se déchire en vain ? La musique nous fait languir, nous interroger. Resterons-nous ainsi à souffrir de cette terrible pesanteur ? Serons-nous émus de cet horizon changeant ? Ou bien sommes-nous juste là, simplement sujets de nos émotions auditives ?

Introspection ? Approche politique ou poétique ? Simple égrenage de sonorités délicieusement pensantes, juste agréables à nos modestes oreilles ? Rien ne nous est imposé, nous avons le choix, à l'image de ce que nous faisons dans la vie. Que l'on table sur l'émotion qui nous est propre ou que l'on fouille pour comprendre un sens précis, voulu, recherché, l'approche n'en est pas moins riche, subtile et plaisante, nourrie. Un album « libre », à découvrir.



©Les Eternels / Totoro mange des enfants corporation - 2012 - Tous droits réservés
Trefoil polaroid droit 2 polaroid milieu 2 polaroid gauche 2